Un argumentaire intéressant : Journées d’étude « La fiction littéraire contemporaine face à ses pouvoirs »


Les 4 et 5 mai prochains, le Projet de Recherche Storyfic organisera à l’Université de Liège deux journées d’étude intitulées «La fiction littéraire contemporaine face à ses pouvoirs».


Ces vingt dernières années, la fiction et le récit se sont étendus à des contextes sociaux et à des domaines de l’existence toujours plus larges, modifiant en profondeur notre imaginaire et notre rapport aux histoires. Dans le même temps, les débats autour de la notion de « force » ou de « fonction cognitive » de la littérature ont conduit à une nouvelle appréciation des savoirs inhérents aux objets fictionnels.

Si cette intelligence de la fiction a pour vertu de rapprocher les « trois cultures » (Lepenies, 1990) en favorisant l’échange et la circulation des savoirs entre les entreprises littéraire et scientifique (épistémocritique, sociologie « par » la fiction, théorie littéraire des mondes possibles, cognitive literary studies), elle n’est pas non plus sans effet sur les créateurs qui, à leur tour, pensent ce pouvoir de parler du monde. D’objet sur lequel exercer des savoirs ou des techniques plus forts que lui, le document littéraire est devenu un instrument de connaissance, un interlocuteur à part entière interrogé pour son mode de saisie et de compréhension de phénomènes longtemps considérés comme extérieurs à lui ou comme agissant à travers lui et à son insu. En quoi ce nouveau contexte de bienveillance et de réflexivité à l’égard de la connaissance par la fiction change-t-il les pratiques littéraires ? Que font les écrivains des pouvoirs qui leur sont désormais reconnus ? Comment rendre compte de l’effectivité propre du savoir de fiction dans les dispositifs narratifs contemporains ?

Ayant renoué avec son « dehors », la littérature contemporaine s’interroge sur les effets qu’elle exerce sur la réalité – notamment la capacité du récit à configurer les représentations de ses destinataires, à les influencer et les faire agir dans un sens déterminé. Un grand nombre d’ « olnis » (œuvre littéraire non identifiée, cf. Hanna, 2010), parfois aux frontières de la performance ou de l’installation artistique, incorporent ainsi à leurs dispositifs des documents qui jouent de leur objectivité pour produire une intelligibilité inédite et spécifique (« portraits » d’A – J. Chaton, détournement du langage de « l’ennemi » chez J -C. Massera ou H. Jallon, montages d’O. Cadiot). Comment, dès lors, ces nouvelles formes prennent -elles en charge cette fonction cognitive de la fiction ? Qu’ont-elles à nous dire du monde dans lequel et au sujet duquel elles interviennent ?

Le sentiment que le récit de fiction s’est disqualifié par l’instrumentalisation qu’en fait le néo-libéralisme (par exemple à travers le storytelling) n’a cependant rien d’une fatalité. Un même désir de connaissance et de mise à l’épreuve du réel anime les projets d’écriture de soi, témoignant d’une confiance dans la capacité du récit à refigurer l’expérience du sujet, voire dans sa valeur politique intrinsèque. De nombreuses œuvres témoignent par ailleurs d’une forme de fidélité au récit, sur un registre inquiet (E. Pireyre, C. de Toledo, E. Pessan) ou critique (T. Viel, C. Montalbetti). Un autre axe de questionnement, plus anciennement attesté, passe par la réappropriation des codes de la littérature de genre (M. Ndiaye, A. Volodine ou, plus récemment, C. Minard), l’hybridation et la transfiction (C. Claro, F. Colin, X. Mauméjean) ou encore le retour d’un certain goût pour l’épique (M. Enard, H. Kaddour, O. Rolin). À un autre niveau, ces phénomènes peuvent aussi se trouver exposés plus directement par les dispositifs narratifs proprement dits, qui représentent un excellent laboratoire pour la compréhension des mécanismes de l’emprise par le récit (O. Rosenthal, P. Vasset, ou même A. Bello).

Notre journée d’étude vise à penser la manière dont les « pouvoirs de la fiction » font retour sur les pratiques des écrivains. S’il privilégie les œuvres littéraires qui incorporent à leur fonctionnement une préoccupation réflexive pour les pouvoirs de la fiction, le corpus envisagé (dont les quelques noms sont ici donnés à titre indicatif) n’exclut pas des communications ouvertes sur d’autres formes d’expression ou disciplines – d’autant qu’un certain nombre des œuvres visées ont parfois un caractère explicitement hybride.

Jean-Pierre Bertrand
Frédéric Claisse
Justine Huppe


Ces vingt dernières années, la fiction et le récit se sont étendus à des contextes sociaux et à des domaines de l’existence toujours plus larges, modifiant en profondeur notre imaginaire et notre rapport aux histoires. Le projet de recherche Storyfic s’interroge sur le « choc en retour » de ces mutations sur la production littéraire contemporaine, à travers la manière dont un ensemble de romans pensent la narration et la construction de mondes fictifs.

La diffusion du storytelling représente un bon indice de ces changements : popularisé dans le domaine francophone par l’ouvrage de C. Salmon (2007), le terme désigne un ensemble de techniques qui remobilisent « l’art de raconter des histoires » à des fins explicites de communication, d’influence ou de manipulation. Inquiets de cette instrumentalisation du récit à des fins mercantiles ou stratégiques, de nombreux écrivains et observateurs s’interrogent aujourd’hui : quels pouvoirs reste-t-il à la littérature, quand la logique capitaliste s’est approprié ses outils et semble toujours en avance sur ses potentialités critiques ?

Par ailleurs, l’évolution des techniques de simulation – numériques, virtuelles, transmédiatiques –, en renforçant la capacité des fictions à « faire comme si », ravive les craintes traditionnelles de l’illusion mimétique.Dans l’imaginaire contemporain, le monde est devenu une histoire, un jeu, indiscernable des univers produits par la fiction elle-même (Besson, 2015). Or, si plus rien n’échappe à la fictionnalisation généralisée, si la fiction ne constitue plus une force d’opposition, mais une injonction participant de la logique même du système qu’elle dénonce, quelles options s’offrent encore aux écrivains ?Quelle résistance la littérature permet-elle encore, et avec quels moyens, quand ses pouvoirs semblent lui avoir été confisqués ?Comment ces dépositaires « légitimes » du récit que sont les auteurs de romans réagissent-ils à ce mouvement qui valorise leur champ d’action mais les en dépossède ? Que font-ils des pouvoirs qui leur sont désormais, et parfois malgré eux, reconnus ?

La production littéraire contemporaine porte trace de ces questionnements de multiples manières. Pour une part, cette attitude réflexive quant à la fiction, ses territoires et ses pouvoirs renoue avec une certaine forme de critique du spectacle, qu’elle revitalise en s’appuyant sur l’observation de nouvelles pratiques qui soit déterritorialisent la fiction (gamification, infotainment, téléréalité), soit renforcent ses capacités immersives (jeux en ligne, réalité virtuelle). À un autre niveau, ces phénomènes peuvent aussi se trouver dénoncés plus directement par les dispositifs narratifs proprement dits, qui représentent un excellent laboratoire pour la compréhension des mécanismes de l’emprise par le récit. Qu’ils questionnent les ambitions démiurgiques de leurs personnages ou prétendent à la performativité de leurs énoncés, qu’ils se mettent en quête de possibilités d’échappées de la fiction ou misent sur les vertus émancipatrices du récit, les romans de notre corpus s’attachent tous à problématiser, à leur manière, les interactions entre monde actuel et monde fictif.

De manière générale, le projet Storyfic vise donc à élargir le cadre de réflexion autour de ces objets en se focalisant sur des romans qui incorporent à leur fonctionnement une préoccupation réflexive pour les pouvoirs de la fiction.Il s’inscrit dans un mouvement théorique plus large qui, paradoxalement, n’est pas étranger à la réhabilitation du récit comme catégorie pour penser l’action sur soi et sur le monde. D’un côté, depuis le début des années 2000, la théorie littéraire a en effet opéré un « tournant éthique » (Gefen, 2013), en s’attachant à revaloriser les capacités cognitives et morales de la littérature. Parallèlement à ces retours (plus ou moins fidèles) à la pensée de Paul Ricœur, le développement de la théorie littéraire des mondes possibles est devenu un vivier pour penser les interactions de la fiction avec le monde actuel, en tant qu’ « ouvreuse de possibles » (Lavocat, 2010). Dans le même mouvement, la théorie littéraire a vu le retour d’une préoccupation pour les capacités cognitives de la littérature (Lecercle et Schusterman, 2002), les « savoirs à l’œuvre » (Pierssens 1990), le « réel » chez les romanciers (Dubois, 2000). Ce déplacement fécond de la sociologie « de » la littérature vers une sociologie « par » la littérature conduit des auteurs comme Barrère et Martuccelli (2009) à considérer la fiction francophone contemporaine comme une entreprise réaliste, y compris dans son travail de sape du personnage. Un large mouvement de réhabilitation de la fiction, entamé par l’ouvrage de Schaeffer (1999), contribue ainsi progressivement à estomper la frontière entre la capacité de modélisation de la fiction et celle des sciences sociales (Jacquemain 2005 ; Becker 2009).

Outre l’analyse thématique et narratologique des textes du corpus, le dispositif de recherche se complètera par une enquête sociologique menée auprès de différents acteurs du champ littéraire. L’enquête combinera une approche par entretiens sociologiques d’écrivains et d’éditeurs avec des méthodes participatives auprès de libraires, bloggeurs, lecteurs, etc. En associant analyse littéraire et enquête sociologique approfondie, le projet Storyfic entend apporter une contribution interdisciplinaire originale à la sociologie de la littérature et donner une nouvelle intelligibilité aux mutations qui affectent nos rapports aux récits et fictions.

Le projet s’appuie également sur un séminaire d’enseignement. Les résultats du programme de recherche sont donc partagés et co-construits avec un public d’étudiants. Plusieurs journées d’étude participeront de cette même volonté d’enrichir les perspectives sur notre problématique. La première journée, prévue au printemps 2017, portera sur les usages, statuts et effets du document dans la fiction contemporaine. Un colloque international de clôture, suivi par la publication d’un ouvrage collectif, est prévu en 2019.

Financé par le F.R.S-FNRS (Belgique), Storyfic est un Projet de Recherche (PDR) initié à l’Université de Liège en octobre 2015, sous la direction de Jean-Pierre Bertrand (Littérature française des XIXe et XXe siècles et de Sociologie de la littérature) et de Marc Jacquemain (Sociologie des identités contemporaines).

Source : Projet de recherche Storyfic


 

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Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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