Connaissez-vous la translittératie ? Alexandre Serres explique

(Groupe de Recherche sur la Culture et la Didactique de l’Information)

Séminaire du 7 septembre 2012 :

La translittératie en débat : regards croisés des cultures de l’information (infodoc, médias, informatique) et des disciplines

Repères sur la translittératie

Alexandre Serres,
Maître de conférences en sciences de l’information et de la communication Co-responsable de l’URFIST de Rennes


Cette introduction au séminaire vise à donner des points de repère sur la notion de translittératie , actuellement en vogue mais pas toujours bien connue : tout d’abord, quelles sont ses origines et par qui a-t-elle été forgée, quelle est la (ou les) définition(s) qu’on peut en donner, quelles sont ses évolutions marquantes ? Dans un second temps, je tâcherai de pointer quelques unes des questions posées par cette notion : que recouvre précisément et comment situer la transliteracy par rapport aux multiples literacies, et notamment la nôtre, l’information literacy ? Sur quoi portent les débats en cours ? Enfin, quels peuvent être les enjeux théoriques et didactiques, l’intérêt, la fécondité et aussi les limites d’une notion aussi transversale, notamment pour la culture de l’information ?

En conclusion, j’évoquerai quelques projets en cours et j’essaierai de montrer des pistes de réflexion et de recherche.

D’où vient le terme de transliteracy ?

Inutile de chercher la définition du terme dans un dictionnaire français, ou sur la Wikipédia française. Il s’agit d’un terme anglo- saxon, formé à partir, non pas directement du célèbre literacy, qui a donné beaucoup de fil à retordre aux traductions françaises, mais plutôt d’un terme voisin, le verbe transliterate. Sue Thomas et ses collègues, dans leur texte fondateur, précisent en effet que « le mot translittératie est un dérivé du verbe to transliterate, qui signifie écrire ou imprimer une lettre ou un mot en utilisant les lettres les plus proches provenant d’un autre alphabet ou d’une autre langue . » 1. Tous les bibliothécaires et les spécialistes des langues connaissent la translittération, opération qui consiste à transcrire, lettre pour lettre, un alphabet dans un autre (par exemple à passer de l’alphabet cyrillique à l’alphabet latin). La translittération est le passage d’un système d’écriture dans un autre système.

Comme la translittération, la translittératie prend appui, dans son étymologie même, sur les sciences et les compétences de l’écrit, c’est-à-dire la literacy au sens premier du terme. Et par le préfixe trans-, elle y ajoute l’idée de passage, d’échange, de transversalité des compétences, mais en élargissant considérablement le champ des domaines concernés. En effet, selon la définition canonique, reprise aujourd’hui par tout le monde, la translittératie est « l’habileté à lire, écrire et interagir par le biais d’une variété de plateformes, d’outils et de moyens de communication, de l’iconographie à l’oralité en passant par l’écriture manuscrite, l’édition, la télé, la radio et le cinéma, jusqu’aux réseaux sociaux ». 2

Le terme désigne donc l’ensemble des compétences d’interaction, mises en œuvre par les usagers sur tous les moyens d’information et de communication disponibles : oral, textuel, iconique, communicationnel, numérique, etc. Savoir écrire, lire, communiquer, chercher de l’information, manipuler des images, utiliser les réseaux sociaux, savoir lire la presse et décoder l’information, utiliser la radio, la télévision, le cinéma, etc. : toutes ces compétences, entremêlées, relèveraient donc de la translittératie.

Points de repère sur l’émergence d’une notion

Un thème de recherche interdisciplinaire

Pour connaître l’origine de la translittératie, deux aspects importants sont à prendre en compte : le terme et la notion sont nés dans le monde anglo-saxon, des deux côtés de l’Atlantique, et ils viennent des milieux de la recherche universitaire et non du monde des bibliothèques, contrairement à l’information literacy.

La translittératie a une double origine géographique, puisqu’elle est née et s’est développée, à la même période, d’abord aux Etats-Unis puis peu après en Grande-Bretagne ; et cette double origine se traduit également par deux approches sensiblement différentes.

Aux Etats-Unis, la notion a été forgée par Alan Liu, Professeur d’anglais et de Médias, Arts et Technologies, au Département d’Anglais à l’Université de Californie de Santa Barbara (UCSB). Alan Liu, au départ spécialiste de littérature anglaise, est devenu une référence dans les cultural studies, et dans l’étude des nouveaux médias et de la lecture numérique.

Menant des travaux de recherche sur la lecture en ligne, il a lancé en 2005 un projet de recherche, le Transcriptions Research Project, devenu très vite le Transliteracies Project 3, projet regroupant plus d’une vingtaine de chercheurs, issus des universités californiennes et de différentes disciplines (informatique, sciences humaines, arts, cinéma…). Leur objet de recherche : la « online reading », étudiée et déclinée sur tous les supports et dans ses aspects technologiques, sociaux et culturels. Le Transliteracies Project, piloté par Alan Liu de 2005 à 2010, a créé notamment RoSE (Research-oriented Social Environment), que Liu définit lui-même comme « un système expérimental visant à constituer des bibliographies comme un « réseau social » d’auteurs et de documents que les usagers peuvent réviser de façon interactive, comme s’ils étaient des « amis » des auteurs disparus » 4. Plusieurs autres groupes de recherche ont été créés sous l’égide du Transliteracies Project (sur l’histoire de la lecture, les interfaces de lecture, etc.), donnant lieu à une abondante production d’articles et de rapports, disponibles sur leur site. Dans un article remarquable, paru en janvier 2012 dans les E-dossiers de l’audiovisuel, Alan Liu développe une analyse complète des nombreuses mutations qui provoquent ce qu’il nomme un « big bang » de la lecture, aboutissant à de multiples reconfigurations de celle-ci : des médias, des matérialités, reconfiguration sensorielle, sociale, cognitive, formelle. A noter également, l’utilisation du pluriel « transliteracies », en vigueur dans l’équipe américaine.

En Grande-Bretagne, le terme de translittératie s’utilise au singulier et la notion a connu également un fort développement, autour de la Professeure Sue Thomas. Research Professor en Nouveaux Medias, à la “Faculty of Arts, Design and Humanities ”, à l’Université De Montfort à Leicester, Sue Thomas a créé en 2006 un petit groupe de recherche, le PART (Production and Research in Transliteracy) 5. Ces chercheurs, d’origine plutôt littéraire, travaillaient depuis longtemps sur l’écriture et l’informatique, et s’interrogeaient sur l’impact des TIC sur l’écriture et la littérature. Dès le départ, ce petit groupe de recherche a été intégré à un grand laboratoire interdisciplinaire, l’IOCT 6, l’Institute of Creative Technologies, fondé en septembre 2006, au croisement de la e-science, des Digital Arts et des Humanities. Ainsi en Grande-Bretagne, la thématique de la translittératie s’est développée et a bénéficié des moyens d’un grand laboratoire interdisciplinaire, l’IOCT, réseau de groupes, d’équipes de recherche regroupant plus de 90 chercheurs, et qui a lancé plus d’une centaine de projets de recherche en quelques années. Depuis leur création, le PART Group a organisé plusieurs événements scientifiques autour de la translittératie : un premier colloque en mai 2007, suivi de plusieurs autres (septembre 2007, janvier 2008, février 2010).

Un premier point à retenir : la notion de translittératie recouvre, à l’origine, un ensemble de travaux de recherche anglo-saxons, sur des thématiques très larges, englobant les effets de la révolution numérique sur la lecture, l’écriture, la littérature, les arts et les sciences.

Percolations en cours

La translittératie s’est donc développée, au début, en-dehors de l’univers des bibliothèques et de l’information literacy. Et la dimension éducative, concernant la formation des élèves et des étudiants, semble avoir été absente chez les chercheurs anglo-saxons. Aussi bien du côté de l’équipe américaine d’Alan Liu que de l’équipe anglaise de Sue Thomas, il s’agissait de se concentrer sur l’étude des pratiques, des interactions, ou des interfaces de la lecture et de l’écriture en ligne ; et même si les chercheurs britanniques ont abordé la question des compétences mises en œuvre par les usagers, c’était avant tout dans une perspective de recherche, d’observation de ces pratiques, et non dans une problématique de formation.

De ce point de vue, l’une des évolutions marquantes de la notion est son importation récente dans le monde des bibliothèques, surtout anglo-saxonnes. Quelques exemples et points de repère sur l’intérêt (parfois mitigé) des bibliothécaires pour cette notion : la première communication sur ce thème semble avoir été celle de Susie Andretta 7, au Congrès 2009 de l’IFLA à Milan ; un groupe de travail et un atelier lui ont été consacrés au congrès de l’American Library Association, ALA 2011, en juin 2011 à La Nouvelle Orléans 8 ; en France la translittératie a été au centre des Rencontres FORMIST 2011 9, en République Tchèque, elle a été présentée devant le congrès IVIG (des bibliothécaires tchèques) en septembre 2011 10

Autre signe important : la création en février 2010, par un groupe de bibliothécaires américains (Bobby Newman, Tom Ipri, Buffy Hamilton, rejoints par d’autres) d’un blog collectif spécialisé, Libraries and Transliteracy 11, devenu l’un des sites de référence sur la liaison entre transliteracy et information literacy.

A noter également, la production croissante d’articles, de billets de blogs, de supports de présentation, dans le monde des bibliothèques et de la documentation, mais aussi dans d’autres domaines, comme celui de l’éducation aux médias, ou de l’éducation au cinéma, avec notamment l’article d’Irma Velez 12. Quant à la recherche en France sur ces questions, il faut mentionner évidemment les travaux du GRCDI, de l’ERTé et de l’équipe inter-disciplinaire Limin-R.

La translittératie, comme la plupart des nouvelles notions nées de la révolution numérique, connaît donc un phénomène classique de percolation, de circulation et de transformation dans différentes sphères, différents réseaux d’acteurs. Si elle était au départ, à la fois un concept et un thème de recherche interdisciplinaire, issu du monde de la recherche anglo-saxonne et notamment des Communication et Cultural Studies, elle connaît depuis ces dernières années plusieurs évolutions, que l’on peut résumer ainsi :

  • au plan géographique, elle est devenue un thème de recherche plus international, intéressant désormais la recherche francophone, notamment française ;
  • au plan sociologique, la translittératie n’est plus seulement une thématique de pure recherche, concernant seulement des chercheurs très spécialisés : c’est devenu une notion en débat dans le monde des bibliothèques et de la documentation ;
  • au plan disciplinaire, la translittératie commence à sortir du domaine des Media et Cultural studies, pour intéresser les Sciences de l’information et de la communication, la bibliothéconomie, etc.
  • au plan épistémologique, ce n’est plus seulement un concept, ou un thème de recherche, mais une nouvelle préoccupation éducative, s’ajoutant à la galaxie de la formation aux diverses literacies, avant de devenir peut-être une nouvelle didactique.

Quelles questions posées par la translittératie ?

Au moins trois grandes questions théoriques peuvent être posées à propos de cette notion :

  • la question de l’intérêt même, de la pertinence d’un concept aussi générique et, partant, celle de ses rapports avec les autres literacies ;
  • le statut ambivalent de la translittératie : pratique, notion, méthode d’analyse ? De quoi s’agit-il au juste ?
  • enfin le contenu lui-même du concept : que recouvre-t-il vraiment, quelles sont les différentes approches ?

Approche globale vs approche analytique

Je n’ai pas évoqué le contexte socio-technique de l’émergence de la translittératie, car il est bien connu : c’est celui de l’hybridation des compétences, de la confusion des pratiques et de l’imbrication des cultures mobilisées par les usagers sur les réseaux numériques. Phénomène que j’avais décrit 13 sous la métaphore du « chaudron du numérique », qui brasse, mélange et remixe toutes sortes de pratiques et de cultures. Je n’y reviens donc pas mais il est évident que c’est à partir de ce contexte général qu’il faut appréhender la translittératie.

Pour penser ce phénomène socio-technique de l’hybridation des compétences, deux grandes approches sont possibles, selon moi : l’analytique et la globale.

L’approche, que je qualifierais d’analytique, est la plus ancienne, la plus traditionnelle et reste toujours l’approche majoritaire. Elle se fonde sur l’identification et la distinction des nombreuses literacies mobilisées sur les réseaux numériques. Pour exemple :

  • l’information literacy (la plus ancienne et la plus connue), qui contient également la library literacy ;
  • la media literacy, correspondant à notre éducation aux médias, et qui englobe plus ou moins la critical literacy (les compétences critiques) ;
  • les diverses literacies correspondant à la culture informatique : la computer, la network ou l’ICT (Information and Communication Technologies) literacy) ;
  • la visual literacy, pour la maîtrise de l’image et, au-delà, de la culture visuelle.

On peut en trouver bien d’autres et plusieurs recensements 14 des literacies ont été effectués, notamment ici même par Olivier Le Deuff 15.

L’une des explications de cette prolifération des literacies, suscitées par la révolution numérique, est d’ordre sociologique et tient au positionnement même des acteurs de chaque literacy, légitimement attachés à la spécificité de leur propre culture et des formations qui leur sont liées.

Pour en revenir à notre propos, le point commun de ces nombreuses literacies, notamment en France, est sans doute qu’elles abordent chacune le phénomène d’hybridation des pratiques et les articulations entre les différentes cultures à partir de celles-ci. Autrement dit, les enseignants d’informatique voient d’abord le phénomène d’hybridation à partir de la culture informatique, les enseignants documentalistes à partir de la culture de l’information, les tenants de l’éducation aux médias à partir de la culture des médias, etc. Chacun ayant d’ailleurs tendance à considérer « sa » literacie comme la plus fondamentale de toutes !

Au GRCDI, nous avions posé, dès 2007, ce que j’avais appelé alors « la question des territoires » de la culture informationnelle en mettant l’accent sur les relations et le type de relations (de voisinage, d’association ou hiérarchiques) entre les trois principales cultures de l’information : médias, information-documentation et informatique 16.

D’un autre côté, deux approches globales, unifiées, tentent de penser toutes les pratiques et compétences d’écriture, de lecture, d’information et de communication sous l’égide d’un seul concept, celui de transliteracy, ou celui de digital literacy 17, qui correspondrait à ce que nous nommons en France, dans un certain flou définitionnel, la culture numérique. Il est intéressant de relever ici la proximité des définitions de la transliteracy et de la digital literacy. En effet, Paul Gilster, inventeur de ce terme en 1997, la définissait ainsi : « La culture numérique est l’ensemble des comportements, des connaissances et des compétences pour traiter et communiquer efficacement l’information et le savoir dans plusieurs médias et formats »  18.

Dès lors, deux questions théoriques, étroitement liées, peuvent être posées :

  • d’une part, celle de la pertinence théorique de vouloir penser la complexité et l’hétérogénéité des pratiques numériques à la lumière d’un seul concept générique, qu’on l’appelle translittératie ou culture numérique ; comment éviter le double risque de dilution des spécificités, et de réduction de l’hétérogénéité ? Un seul concept générique permet-il de penser la multiplicité quasi-infinie de nos interactions avec toutes les médiations ?
  • d’autre part, quelle relation entre la translittératie et les littératies spécifiques ? N’y a-t-il pas un risque « d’hégémonie impérialiste », que l’on trouve d’ailleurs dans quelques literacies (ainsi l’éducation aux médias est-elle décrite parfois comme devant englober toutes les autres littératies). Les chercheurs britanniques, autour de Sue Thomas, n’échappent pas toujours à cette tendance hégémonique, puisque pour eux, la translittératie serait « au- dessus » de toutes les autres. Ils affirment ainsi que « la translittératie ne remplace pas mais contient plutôt la media literacy ainsi que la digital literacy » 19. Susie Andretta, chercheuse de l’Université de Londres, renchérit en affirmant : « La translittératie est un terme général comprenant différentes literacies et de nombreux canaux de communication » 20.

Sue Thomas, dans le texte canonique qui définit la translittératie, va encore plus loin et se réfère explicitement aux courants de pensée de la convergence (Henry Jenkins) ou de l’écologie des médias (Mc Luhan). Elle fait ainsi de la transliteracy la « mère de toutes les littératies », accompagnant le processus historique de transition dû au numérique, qui touche tous les aspects de la vie, de la société et de la culture. 21 La translittératie deviendrait ainsi le qualificatif le plus global des compétences de la révolution numérique.

Pour ma part, il me semble qu’il ne faut pas durcir inutilement l’opposition entre ces deux approches, globale et analytique, plus complémentaires qu’il n’y paraît. La fécondité de la translittératie vient précisément de son large spectre, capable d’appréhender à la fois la convergence et la transversalité des compétences, induites par le numérique. Transversalité que chacune des literacies peut difficilement penser seule. Nous voyons bien aujourd’hui les limites des approches trop spécifiques des usages du numérique, qu’elles soient informatiques, info-documentaires, médiatiques… Il faut penser le brassage du numérique à partir du numérique lui-même. Mais d’un autre côté, la translittératie aurait tout à perdre à diluer la spécificité de chaque literacie, qui continue d’exister, au moins dans les compétences et les cultures qui les sous-tendent.

Quel statut de la translittératie ?

Une deuxième question théorique agite les cercles restreints des acteurs de la translittératie : quel statut donner à ce terme ? Les chercheurs anglais ne sont pas toujours d’accord entre eux pour qualifier ce statut : la translittératie est-elle d’abord une notion théorique, un concept, comme celui de la convergence ou de l’écologie des médias ? Ou bien constitue-t-elle le terme descriptif général, permettant de qualifier l’ensemble des pratiques d’interaction des humains avec les moyens de communication et d’information, comme sa définition le laisse entendre ? Dans cette optique, nous faisons tous de la translittératie sans le savoir, et le terme court le risque de mal étreindre à force de trop embrasser… Pour d’autres chercheurs, la translittératie serait plutôt une méthode d’analyse, un outil pour observer l’imbrication des pratiques et interactions. Ce débat interne se double d’un deuxième, propre aux chercheurs britanniques ou anglo-saxons : le positionnement de la translittératie par rapport aux Cultural studies, dont elle est issue. Est-elle en-dehors, à côté, à l’intérieur de ce courant de recherche ? On peut voir dans les débats britanniques des analogie avec certains débats franco-français (notamment au sein de l’ERTé) sur le positionnement de la culture informationnelle dans le champ des SIC, ou sur le statut de celle- ci : pratique informationnelle ou bien méthode d’analyse de ces pratiques ? Ou les deux à la fois ?

Quels contenus ?

On peut identifier un troisième point de débat autour de la translittératie : celui de ses contenus.

Nous avons vu dans l’évocation des origines de la notion que celles-ci étaient doubles : d’un côté, l’approche américaine d’Alan Liu, pour qui les translittératies recouvrent l’ensemble des pratiques et des thématiques de la lecture en ligne ; de l’autre côté, l’approche du PART britannique, mettant l’accent sur les interactions, la communication, les pratiques d’écriture.

Deux approches, certes complémentaires, mais donnant à voir deux types de contenus derrière cette notion générique.

S’y ajouterait une troisième approche, en cours d’émergence et de définition, celle des bibliothèques et de certaines universités anglo-saxonnes, selon laquelle la translittératie, s’ajoutant aux autres, recouvre l’ensemble des compétences numériques, notamment les compétences de communication mises en œuvre sur les réseaux sociaux, de partage des connaissances et de traitement de l’information. La translittératie devient ici une nouvelle perspective pour la formation des étudiants aux compétences numériques, selon une approche beaucoup plus globale que la seule information literacy 22.

Il faudrait enfin évoquer une quatrième approche, que nous appellerons l’approche française faute de mieux. Il s’agit de l’approche du groupe de recherche Limin-R (Littératies : Médias, Information et Numérique-Recherche), piloté par Divina Frau-Meigs, et aussi de celle du GRCDI : la translittératie s’appréhende d’abord en termes de cultures, d’hybridation et de convergence des trois cultures de l’information (média, infodocumentaire et informatique) et, surtout, d’éducation, de formation à ces cultures. La dimension éducative semble plus présente chez les chercheurs français que chez leurs collègues anglo-saxons.

On le voit : la translittératie est une notion, certes encore mal définie, au statut parfois ambigu, suscitant de nombreux débats, internes et externes (car les bibliothécaires débattent également beaucoup sur l’intérêt de la notion), mais ayant déjà inspiré de nombreux travaux de recherche.

Pistes et projets de travail

Pour conclure, malgré toutes ses faiblesses (dues à la réelle difficulté de qualifier les mutations de la révolution numérique), la notion de translittératie reste intéressante et féconde, pour donner une nouvelle orientation trans- et multi-disciplinaire à des literacies trop longtemps enfermées dans leur pré carré. C’est ce qu’exprime très bien Divina Frau-Meigs, dans son article sur l’ère cybériste, quand elle dit : « Le néologisme de « translittératie », pour insatisfaisant qu’il soit, peut être considéré comme opératoire, car il regroupe en son sein la triple maîtrise de l’information, des médias et du numérique et englobe la notion d’éducation (à la française, comme dans « éducation aux médias ») et la notion d’alphabétisation (à l’anglaise, comme dans « media literacy »), rendant compte de la double dimension abstraite et pragmatique du phénomène considéré. » 23

Si la translittératie n’est pas le nouveau paradigme définitif, le Saint Graal de la maîtrise de l’information, version 21ème siècle, elle constitue déjà une perspective unifiée, globale, permettant de mieux penser les hybridations et les articulations entre les cultures de l’information, ainsi que les formations à ces cultures. Elle permet déjà à l’équipe de recherche Limin-R, de réfléchir collectivement et de manière trans-disciplinaire aux cultures et aux compétences multiples mobilisées sur les réseaux.

Au GRCDI, cette notion a conduit notre groupe à approfondir la réflexion et le travail didactique sur l’information, dans une approche plus globale. Ainsi le GRCDI travaille-t-il actuellement sur un projet de guide pédagogique de la translittératie, visant à fournir aux formateurs (surtout aux professeurs documentalistes) un ensemble d’outils théoriques, didactiques, pédagogiques, de ressources, de pistes de travail, pour construire des séquences de formation, sur deux thématiques particulièrement emblématiques de la translittératie : l’évaluation de l’information et l’identité numérique. En effet, apprendre à filtrer, évaluer l’information, de même qu’apprendre à gérer sa présence numérique, pour reprendre l’expression de Louise Merzeau, constituent non seulement des enjeux cruciaux de formation, mais entremêlent de nombreuses cultures, compétences, savoirs, notions, issus des trois cultures de l’information. La problématique du C2i2e, qui sera abordée tout à l’heure, constitue également une autre occasion de développer des approches « transliterate », pour parler franglais.

Nul doute que cette journée de réflexion fournira également de multiples pistes de travail et de recherche pour sortir des cadres devenus trop étroits de nos literacies respectives.


1 Thomas, Sue et al. « Transliteracy: Crossing divides », First Monday, 3 Décembre 2007, Vol. 12, n° 12, p. 2. Disponible sur : <  http://www.uic.edu/htbin/cgiwrap/bin/ojs/index.php/fm/article/view/2060/1908

2 Traduction par François Guité (sur son blog :  http://www.francoisguite. com/2007/12/la-translitteratie/), de la définition donnée par Sue Thomas : « Transliteracy is the ability to read, write and interact across a range of platforms, tools and media from signing and orality through handwriting, print, TV, radio and film, to digital social networks”. Voir Thomas, Sue et al. « Transliteracy: Crossing divides ». First Monday [En ligne]. 3 Décembre 2007, Vol. 12, n° 12, Disponible sur : <  http://www.uic.edu/htbin/cgiwrap/bin/ojs/index.php/fm/article/view/2060/1908

http://transliteracies.english.ucsb.edu/category/research-project

http://transliteracies.english.ucsb.edu/category/research-project

4 Liu, Alan. « Translittératies : le big bang de la lecture en ligne ». Les e-dossiers de l’audiovisuel, INA [En ligne]. janvier 2012. L’éducation aux cultures de l’information. Disponible sur : <  http://www.ina- sup.com/ressources/dossiers-de-laudiovisuel/les-e-dossiers-de-laudiovisuel/translitteraties-le-big-bang-de-l.

7 Andretta, Susie. « Transliteracy: take a walk on the wild side ». In : World library and information congress : 75th IFLA general conference and council, 23-27 August 2009, Milan, Italy. Milan : IFLA, 2009. 13 p. Disp.sur :  http://conference.ifla.org/past/ifla75/94-andretta-en.pdf

8 « Why Transliteracy at #ALA11 June 29, 2011 — Bobbi Newman

Why Transliteracy was the first of two panels at the American Library Association conference in New Orleans. » sur  http://librariesandtransliteracy.wordpress.com/2011/06/29/why-transliteracy-at-ala11/

9 Les actes sont disponibles sur :  http://www.enssib.fr/bibliotheque-numerique/notice-49488

10 Serres, Alexandre. « Transliteracy : a trendy word or a real new perspective for information training ? ». In :

Seminar IVIG 2011,« New topics in information education ». Prague, Charles University : IVIG, 2011. Texte disp. (en version française) :  http://dl.dropbox.com/u/14149508/Publications%2C%20supports%20d%27interventions/Texte_communication  _conf%C3%A9renceIVIG_Prague%202011_version%20fran%C3%A7aise.doc

11 http://librariesandtransliteracy.wordpress.com/

12 Velez Irma. « Pour une éducation au cinéma intégrée dans une pédagogie de projet multimédia : un exemple de translittératie ». Recherche et pratiques pédagogiques en langues de spécialité. Cahiers de l’Apliut [En ligne].

15 juin 2012, Volume XXXI, n° 2, p. 8-25. Disponible sur : <  http://dx.doi.org/10.4000/apliut.2650&gt;

13 Serres, Alexandre. « Educations aux médias, à l’information et aux TIC : « ce qui nous unit est ce qui nous sépare » », In Chapron, F., Delamotte, E. (sous la dir.). Education à la culture informationnelle. Villeurbanne : Presses de l’ENSSIB, 2010. p. 74-83

14 Voir les exemples de recensement des literacies :  http://www.readingonline.org/newliteracies/semali1/,  http://www.noodletools.com/debbie/literacies/, 


Source : https://archivesic.ccsd.cnrs.fr/sic_01476798

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