Critique du rapport de Denis Vaugeois au sujet de la révision de la Loi du livre

Le 16 novembre 2016, le ministre de la Culture et des Communications du Québec (MCCQ), monsieur Luc Fortin, a lancé «un chantier de révision réglementaire associé à la Loi du livre» et a profité de l’occasion pour rendre public le rapport de Denis Vaugeois au sujet de la révision de la Loi du livre. Cette révision s’inscrit dans le cadre du Plan d’action sur le livre du MCCQ :

PARTIE 2 : MANDAT DE DENIS VAUGEOIS

Rappel du mandat

Dans le cadre de la mesure 12 du Plan d’action sur le livre, le mandat (signé le 29 septembre 2015) consistait à émettre des avis sur des propositions ministérielles de modifications à apporter à la Loi du livre et ses règlements et produire une synthèse écrite des enjeux et des préoccupations de façon à conseiller la ministre sur l’opportunité de modifier la Loi du livre et ses règlements.

Un rapport trop personnel et égocentrique

Écrit à la première personne, le rapport compte moins d’une soixantaine de pages et j’ai dénombré plus de 70 «Je» et «J’», sans compter les «mon», «ma» et «mes». Dès les premières pages, monsieur Vaugeois mon plonge dans un témoignage personnel sous le titre «PARTIE 1 : RAPPELS HISTORIQUES».

Monsieur Vaugeois s’y met en vedette à titre de «Père de la Loi du livre» et nous raconte cette partie de sa vie politique en détails sur plus d’une vingtaine de pages soit un tiers du rapport. Il s’agit ni plus ni moins que son autobiographie politique se rapportant à la Loi du livre et à son métier d’éditeur et d’auteur (Septentrion).

Une écriture beaucoup plus objective m’apparaît de mise dans un rapport commandé par un gouvernement. Il ne lui a pas été demandé de témoigner mais de «conseiller la ministre sur l’opportunité de modifier la Loi du livre et ses règlements». Si des rappels historiques s’avéraient utiles, il fallait être objectif. Et c’est d’abord pour cette raison que ce rapport manque cruellement de professionnalisme.

Les œillères

Dans ses rappels historiques, monsieur Vaugeois affirme que «c’est généralement l’imprimé qui conduit à une version numérique» :

On considère parfois Amazon comme une menace pour les librairies. Or, Amazon est né du vide créé par la politique des chaînes et la mort des librairies indépendantes. Dans ce contexte, certains ont fait valoir qu’il n’y avait plus d’avenir pour les librairies, que le livre imprimé était dépassé, que l’avenir était au numérique, etc.

Pour l’instant, les Américains ont touché le fond. La situation est-elle désespérée? Un certain rebond s’annonce déjà. Amazon a d’abord joué un rôle de suppléance avec les ventes en ligne et par la suite a contribué à fragiliser les librairies. Or, c’est généralement l’imprimé qui conduit à une version numérique.

C’est faux ! Si le livre numérique a fait son entrée officielle en offrant une version virtuelle de l’imprimé, ce n’est plus le cas depuis quelques années déjà. En effet, aujourd’hui, on compte bon nombre d’auteurs et d’éditeurs publiant uniquement en format numérique et plusieurs plateformes d’édition et d’autopublication se spécialisent dans l’édition numérique. C’est ce qu’il est convenu d’appeler les «pure players» du numérique qui, de l’éditeur aux libraires, forment une toute nouvelle chaîne du livre exclusivement numérique et présente uniquement dans le monde virtuel du web.

À lire :

Plus encore, le livre numérique conduit à l’imprimé depuis la fin des années 90. En effet, l’impression à la demande est née du livre numérique. Cette impression d’un seul exemplaire papier à la fois à la demande expresse de chaque lecteur provient de la commande d’exemplaires papier engendrée par l’arrivée du livre numérique. L’impression à la demande est aujourd’hui une industrie à part entière, tout comme le livre numérique.

Mais il est d’usage au Québec, parce que le monde du livre traditionnel se retrouve isolé du reste du monde par la Loi du livre, de ne pas avoir une juste vue d’ensemble des mutations dans l’industrie et ainsi soutenir des généralités complètement fausses jusque dans les plus hautes sphères politiques.

L’industrie ne veut pas du livre numérique dans la Loi du livre

Qui s’étonnera de la demande de l’Association nationale des éditeurs (ANEL) à l’effet de ne pas inclure le livre numérique dans la Loi du livre. On peut lire dans le rapport de monsieur Vaugeois :

12. Livre numérique.

Ouvrir la loi du livre pour inclure le « livre numérique » serait prématuré et ce ne sera peut-être jamais pertinent.

La position de l’ANEL

Contrairement à ce qu’on aurait pu prétendre aux premières heures de la commercialisation du livre numérique ou livrel québécois, l’inclusion de ce produit culturel dans la Loi 51 apparaît néfaste aux yeux des membres de l’ANEL. Considérant le développement fort anarchique de ce marché, les mutations à prévoir du produit (son passage de l’homothétique au livre numérique enrichi par exemple), l’arrivée probable d’acteurs éloignés de la chaîne du livre […] faire une place au livre numérique dans la Loi 51 serait aujourd’hui contre-productif. (ANEL, 1.2.)

Monsieur Vaugeois prend position et demande au gouvernement d’attendre :

Quant aux ventes sur le Web, il faut être logique. Que souhaite-t-on? Des librairies ou des comptoirs? Être présent sur le Web pour faire découvrir la richesse de son offre, bien sûr. Pour faire des ventes en ligne? De livres imprimés? Pas la peine! De livres numériques? Des expériences sont en cours. Attendons.

Il soutient que ça ne vaut pas la peine de vendre des livres imprimés en ligne alors que c’est le principal développement de cette industrie partout ailleurs dans le monde industrialisé. Amazon a de quoi rire dans sa barbe à l’instar des autres librairies virtuelles en ligne de par le monde.

Quant aux livres numériques, monsieur Vaugeois affirme les activités dans cette nouvelle industrie numérique du livre ne sont que «des expériences en cours». Quel aveuglement !

Et quelle est la recommandation de monsieur Vaugeois au ministre de la Culture et des Communications concernant le livre numérique : «Attendons.»

Le livre numérique actuel n’est pas un vrai produit selon Denis Vaugeois et l’industrie

Dans son rapport, monsieur Vaugeois soutient que le livre numérique n’est pas un vrai produit :

L’avenir. Des vrais produits numériques et des librairies spécialisées

Enfin, pour la plupart des intervenants, ce qu’on appelle le livre numérique n’est pas un vrai produit (32). Il est à souhaiter qu’un vrai produit numérique de type multimédia voie le jour. Pour y arriver, les gouvernements devront soutenir le développement de logiciels libres que les éditeurs apprivoiseront comme ils l’ont fait pour les logiciels qui ont permis de maintenir le prix des livres bien en bas de l’inflation (sauf les manuels scolaires).

Le jour où de vrais produits numériques feront leur apparition, il faudra alors songer à soutenir un réseau de librairies spécialisées et agréées à ce titre.

(32) – Sur les définitions du livre numérique, voir le rapport de l’INRS préparé sous la direction de Christian Poirier, décembre 2015, p. 121 et suivantes. Voir aussi Guylaine Beaudry, Bibliothécaire, PUM, 2012, p. 21-22.«Jusqu’à maintenant, nous n’avons réalisé qu’une simple translation de l’imprimé au numérique. » Elle rêve d’une « créativité en matière d’interface [inspirée des jeux vidéo] », mais cela ne suffira pas. Il faut affronter de faibles marchés. La seule solution réside dans des coûts raisonnables.

Wow : «le livre numérique n’est pas un vrai produit» ! Les ventes de livres numériques au Québec s’élèvent à 5 067 261,00 millions de dollars depuis le début de 2016, à 7 431 371,00 millions de dollars en 2015 et à 7 168 471,00 millions de dollars en 2014 (Source : Institut de la statistique du Québec).

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Au total, les ventes de livres numériques au Québec s’élèvent à près de 20 millions $ (19, 667, 103 $) au cours des trois dernières dernières années avec 1, 351, 015 exemplaires.

Et tout cela ne serait pas de vrais produits ! Quel méprise ! Et quel mépris pour les lecteurs québécois qui encouragent ainsi nos auteurs.

Monsieur Vaugeois revient sur la question dans la conclusion de son rapport. Il écrit :

Il faut également prévoir que, tôt ou tard, de nouveaux logiciels permettront aux éditeurs de se lancer dans la production de véritables produits numériques. En effet, de tels outils existent, mais ils sont la chasse gardée de grosses compagnies étrangères. Des entreprises québécoises, s’inspirant du multimédia et des jeux vidéo, sont prêtes à en développer pour l’édition générale, mais il faudra les soutenir financièrement. Il faudra également préparer les libraires à les accueillir, car, à mon avis, la vente en ligne a ses limites.

Eh ! Oui, ces outils existent et ils sont le fruits d’investissements de compagnies à l’étranger. Pourquoi ces entreprises ne feraient-elles pas leur chasse gardée ? Elles les ont payées. Au Québec, monsieur Vaugeois recommandent d’attendre. Ailleurs dans le monde, on n’a pas attendu. En fait, c’est plutôt «attendons le financement des gouvernements» la pratique générale au Québec dans le domaine du livre et son avenir. Les compagnies étrangères n’ont pas attendu. Elles ont cru dans le livre numérique et l’ont fait évolué. Ce n’est pas le cas au Québec. On l’a oublié mais il faut se rappeler que la compagnie Sony a retardé la mise en marché de son livre électronique (liseuse) au Québec parce qu’il n’y avait pas suffisamment de livres numériques québécois.

Et voilà aussi monsieur Vaugeois qui nous dit au sujet du livre numérique, que ce dernier devrait être en vente dans les librairies parce qu’à son avis, «la vente en ligne a ses limites». Or, s’il est un secteur commercial où il n’y pas de limite, c’est bien celui de la vente en ligne.

Il ajoute : «Dans le monde de demain, l’humain a encore sa place.»
Comme si la vente en ligne s’opérait par magie et ne nécessitait pas l’apport d’hommes et de femmes dévoués.

Un dernier extrait tiré de la conclusion de ce rapport :

Il a été convenu de renoncer à ouvrir la loi actuelle pour intégrer ce qu’on appelle le livre numérique. Pour autant, plusieurs souhaitent que le modèle actuel, inspiré de la loi, pour accorder aux librairies agréées l’exclusivité du marché institutionnel pour le livre numérique, soit maintenu. Le principal problème, c’est que le livre numérique est une « version homothétique » d’un livre imprimé. Le second profite du premier; l’inverse n’est pas vrai.

Il affirme donc que la livre numérique profite du livre papier et que le livre papier ne profite pas du livre numérique. FAUX ! Un seul exemple suffira : la naissance d’une nouvelle mouture d’un genre littéraire dans le domaine du livre numérique, le Young Adult.

Cette nouvelle mouture du Young Adult est né de la créativité d’étudiants racontant leurs expériences et conseillant leurs collègues sur les campus des collèges et des universités américaines. Disponibles uniquement en format numérique, les livres de ces étudiants connaissent alors un tel succès que les éditeurs traditionnels papier se lancent à corps perdu dans l’aventure offrant des contrats d’édition, parfois mirobolant, à ces jeunes auteurs. Le livre papier profite donc du livre numérique, contrairement aux dires de monsieur Vaugeois.

Ah, et puisque je ne peux pas m’en empêcher, voici un autre exemple. Que dire de ces auteurs qui publient leurs œuvres en format numérique uniquement sur des plateformes spécialisées et qui attirent ainsi l’attention des éditeurs traditionnels papier. Ici encore, le livre papier profite du livre numérique, contrairement aux prétentions de monsieur Vaugeois.

Un milieu du livre narcissique

La Loi du livre a eu pour conséquence de développer un milieu du livre narcissique, en admiration de lui-même et une attention exclusive portée à soi (Le Petit Robert). Les psychanalystes parlent d’une «fixation affective à soi-même». Des nombreux rapports québécois sur l’avenir du livre que j’ai lus, aucun n’avait une juste vision de ce qui se passe à l’étranger et en périphérie du monde de l’édition traditionnelle. Pourquoi ? J’en arrive à la conclusion que la perception des autres par le milieux québécois du livre est faussé parce qu’il ne parvient pas à se détacher de lui-même pour reconnaître les faits. Il n’est pas objectif. Il est narcissique.

Le mot dérive de Narcisse, jeune homme qui, d’après la mythologie grecque, serait tombé amoureux de son reflet dans l’eau au point d’en mourir. Wikipédia

Ce rapport de monsieur Vaugeois est un exemple extrême de narcissisme.

 

 

 

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