Comment sauver cette espèce en voie de disparition, l’écrivain via The conservation

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Carole Bisenius-Penin, Université de Lorraine

Médiatiquement et théoriquement, la figure de l’écrivain reste mouvante, ambiguë, une sorte d’entité polymorphe polémique soumise à l’extrême diversité (M. Houellebecq, J.-M. G. Le Clézio). Certains considèrent l’écrivain comme un génie inspiré, un « mage » qui dévoile des vérités que le langage commun ne sait pas dire, ou même un « prophète », dont la création est en fait l’accès à un message d’origine transcendante.

Une autre attitude privilégie la représentation de l’acte d’écrire comme un travail, un artisanat des mots et du style que viennent récompenser chaque année les prix. Dans ce sens, la notion d’auteur ne comporte pas de définition stable ou déterminée à l’avance, c’est-à-dire une définition instituée avant le contact d’un « auditoire » avec l’œuvre en soi, ou même avec d’autres discours sociaux non littéraires qui peuvent également véhiculer des images auctoriales, c’est-à-dire des représentations, une mise en scène de l’écrivain (cf le travail de Dominique Maingueneau ).

Quoi qu’il en soit la question de l’auteur refait surface dans l’actualité littéraire depuis peu et renvoie au positionnement de l’écrivain dans la société contemporaine.

Un constat alarmant

Très clairement, le rapport commandé par le CNL (Centre national du Livre) au journaliste Frédéric Martel sur la condition de l’écrivain à l’âge numérique (novembre 2015), pose la question du statut de l’auteur contemporain et dresse un constat alarmant sur la précarité de l’écrivain en France, en somme un constat radical : « Cette paupérisation, cette lente disparition des écrivains, ne fait que commencer ».

En effet, comme le montre les recherches en sociologie et en théorie littéraire portant sur la figure de l’écrivain (Nathalie Heinich, Bernard Lahire, Alain Viala ), la singularité de la situation des auteurs est préoccupante dans la mesure où les acteurs centraux de l’univers littéraire, apparaissent comme les maillons économiquement les plus faibles de la chaîne que forment les différents « professionnels du livre ». Ils sont donc contraints à mener une « double vie » (écrivain-professeur, écrivain-journaliste…) à l’instar de Philippe Delerm, Annie Ernaux, Laure Adler ou encore Umberto Eco.

Il suffit de se référer aux critères institutionnels mis en exergue par ce rapport pour s’en convaincre (droits d’auteur, contrats d’édition…). Situation dénoncée d’ailleurs par certains écrivains, comme Jonathan Littell dans un article du quotidien Le Monde : « en France, pratiquement aucun auteur ne peut gagner sa vie ; toute la chaîne du livre vit du livre, sauf l’écrivain ». Dès lors, on peut s’interroger. Comment rendre aux auteurs une visibilité sociale ? Comment sauver cette espèce en voie de disparition : l’écrivain ?

Un dispositif culturel du XXIe siècle : la Maison de la littérature de Québec

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C’est peut-être du côté de la Belle Province que s’amorce un dispositif attractif d’aides aux auteurs dans un lieu culturel atypique ouvert récemment, la Maison de la Littérature à Québec. L’innovation représentée par la création de cet équipement culturel constitue une piste de réflexion intéressante sur la place et le rôle d’une « fabrique littéraire » en lien avec les auteurs au cœur de la cité. Il s’agit d’un espace d’envergure de création et de diffusion de la littérature qui a été pensé en étroite concertation avec les auteurs littéraires du pays.

Dans le cadre de ce projet ambitieux culturellement et financièrement (plus de 14 millions de dollars), la ville de Québec et le ministère de la Culture se sont engagés à repositionner les écrivains au cœur de l’univers urbain. La volonté politique affichée est de contribuer au rayonnement de la littérature québécoise, certes, mais aussi d’offrir aux auteurs l’accès à un lieu, à des services et à des activités. Ainsi, cette mégastructure articule les divers champs de la littérature, à la fois la création (« cabinets d’écriture, studio de création multimédia, atelier de bande dessinée et d’illustration »…), la diffusion (« bibliothèque publique, salon de lecture, espace web, expositions, bureaux pour les organismes littéraires »), les médiations culturelles (« bistro littéraire, spectacles littéraires, des performances, des rencontres d’auteur »), sans oublier la formation (« les jeunes de la relève littéraire pourront y rencontrer leur mentor, obtenir du soutien et de la formation et présenter aux publics le résultat de leur travail »).

Selon Julie Lemieux, vice-présidente du comité exécutif à la Ville de Québec : « On crée un lieu d’écriture mettant en relief l’importance de l’écriture et de la littérature québécoise et francophone ». Ce lieu innovant fondé sur la recherche d’un accompagnement offre donc aux auteurs, comme aux professionnels du livre et aux publics, un espace de mutualisation, tout en participant au soutien à la création littéraire.

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La résidence d’auteurs, un instrument de survie

De manière concrète, cette aide aux écrivains s’articule autour d’appels à projet, mais surtout autour d’un dispositif spécifique, celui de la résidence d’auteurs. Le dispositif résidentiel constitue un moyen efficace de lutter contre cette réelle paupérisation, dans la mesure où il donne les conditions et les moyens matériels à un écrivain afin qu’il poursuive son travail de création sur un territoire, selon une durée déterminée.

D’un point de vue conceptuel, la résidence d’auteur se définit comme un dispositif communicationnel qui met en place une transmission d’information, fondé sur un couple émetteur-récepteur, un « entre-deux », c’est-à-dire une structure d’accueil (association, collectivité, institution…) et un auteur, en vue de réaliser un projet d’action littéraire incluant des médiations, en lien avec des publics visés.

La Maison de la littérature propose ainsi sur une durée de un à trois mois, un programme de résidence de création au sein de la structure même ou de résidences croisées (Québec-Paris, Québec-Bordeaux) par exemple, afin que l’écrivain puisse pendant le dispositif bénéficier d’une bourse et d’un lieu d’hébergement. La résidence devient un lieu d’expérimentation littéraire, de plus, ce lieu de vie permet la construction de la posture auctoriale face aux publics et aux médias. Outre l’aspect financier évident et crucial, l’intérêt réside dans cette mise en réseau offerte par la structure à l’auteur, c’est-à-dire la mise en lien, les interactions sociales possibles avec divers acteurs de la scène littéraire québécoise (journalistes, éditeurs, traducteurs).

Le dispositif résidentiel peut constituer donc un outil de survie non négligeable pour l’écrivain contemporain. Il est clair que les auteurs sont en attente d’une politique de valorisation forte de la création littéraire et de revalorisation de leur statut qui pourrait peut-être passer par un élargissement du dispositif résidentiel à une échelle européenne, avec le programme Europe Créative (2014-2020), un plan de financement européen de la culture qui prévoit notamment de favoriser la mobilité des acteurs culturels et créatifs, en particulier les artistes, les écrivains.

Finalement, face à l’exemple innovant de la politique culturelle québécoise menée autour de la figure de l’écrivain, une suggestion, une interrogation : quel pourrait être, l’enjeu de la création d’un cluster littéraire en France (un ensemble d’entreprises, d’institutions, d’individus dont le regroupement sur un site ou le fonctionnement en réseau vise à développer l’innovation, la créativité) articulant culture, technologies, recherche et économie ?

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Carole Bisenius-Penin, Maître de conférences Littérature contemporaine, CREM, Université de Lorraine

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Non, l’écrivain n’est pas une espèce menacée !

Nathalie Heinich, Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS)

Dans un article paru sur ce site, Carole Bisenius-Penin m’inclut dans la courte liste des sociologues et théoriciens de la littérature (Bernard Lahire, Alain Viala) qui jugeraient « préoccupante » la situation des auteurs. C’est ne pas m’avoir lue. En effet, sur la base de mes recherches publiées dans Être écrivain : création et identité et dans L’Élite artiste. Excellence et singularité en régime démocratique, je plaide depuis plus de quinze ans pour qu’on prenne en compte la spécificité socio-économique et identitaire des activités de création. Et pour qu’on cesse de les rabattre sur le statut des professions ordinaires en s’indignant que les écrivains ne puissent pas « vivre de leur plume ».

Régime vocationnel plutôt que professionnel

Je suis encore intervenue à l’automne 2015 dans une table ronde du CNL à l’occasion de la remise du rapport Martel, évoqué dans l’article. J’ai regretté que ce rapport, en stigmatisant la « paupérisation » des écrivains et en s’inquiétant de leur prochaine « disparition », reproduise les contre-sens sociologiques et les contre-vérités historiques de ceux qui s’imaginent que les écrivains du passé vivaient de leur plume, et que ceux d’aujourd’hui devraient en faire autant.

Or j’ai montré dans mes travaux que l’activité littéraire, au moins depuis l’époque romantique, relève non du « régime professionnel », où l’on travaille pour gagner sa vie, mais du « régime vocationnel », où l’on travaille pour pouvoir écrire, lorsqu’on n’a pas la chance d’être rentier (ce qui était le cas de la plupart des écrivains du XIXe siècle, hormis quelques cas bien connus mais plutôt atypiques). Cette « économie inversée », pour reprendre les termes de Pierre Bourdieu, explique l’importance du « second métier » ou, en termes sociologiques, de la pluri-activité, qui permet à l’écrivain de s’auto-mécéner.

Elle justifie également l’invention d’un certain nombre de dispositifs d’aides (qui existent en France – et pas seulement au Québec – depuis des générations avec le CNL, Centre national du livre, et la Maison des Ecrivains ) : bourses permettant aux auteurs sélectionnés par leurs pairs de se consacrer pendant quelque temps à l’écriture ; ou encore résidences d’écriture, très répandues depuis une vingtaine d’années. Certes, ces dispositifs ont leurs défauts (dysfonctionnements de commissions et réticences des écrivains devant les contraintes associées aux résidences), mais leur principe est sain, en permettant une économie mixte de la création. Une économie basée à la fois sur le marché éditorial et sur les aides publiques.

Rester vigilant sur les droits…

Plaider pour la reconnaissance et le respect de cette spécificité du statut d’auteur, ce n’est évidemment pas refuser toute exploitation marchande des œuvres de l’esprit : il va de soi qu’un auteur doit toucher des droits proportionnels à la vente de ses ouvrages, comme c’est le cas grâce au contrat d’édition. Et il va de soi également qu’il faut être vigilant quant au respect par les éditeurs de leurs obligations en la matière (notamment, aujourd’hui, en matière de droits numériques). Mais il ne faut pas pour autant oublier qu’à la différence des professionnels de la « chaîne éditoriale » (éditeurs, représentants, distributeurs, imprimeurs, libraires…) les écrivains, eux, écrivent même s’ils ne sont pas payés pour cela.

Prétendre que l’écrivain ait un droit à « vivre de son art » au motif qu’il y consacrerait l’essentiel de son temps, c’est le condamner à produire pour le marché, de façon à trouver assez de lecteurs pour dégager des profits suffisant à le faire vivre. Or, ceci est bien connu depuis les travaux pionniers de Bourdieu dès le début des années 1970 : plus la création est subordonnée aux attentes à court terme du grand public, moins elle est personnelle et innovante, et moins elle a de chances, donc, de produire des œuvres susceptibles de passer à la postérité.

… mais réaliste sur le statut

Si Beckett avait voulu « vivre de sa plume », il aurait dû faire du Félicien Marceau ; si Proust avait voulu « vivre de sa plume », il aurait dû faire du Georges Ohnet (auteur très vendu en son temps mais que tout le monde, à juste titre, a oublié) ; et si Francis Ponge avait voulu « vivre de sa plume » il serait mort de faim, lui et sa famille. Or qui prétendrait que la collectivité doive salarier sa vie entière tout auteur désireux de se consacrer à l’écriture, au seul motif qu’il en manifesterait le souhait ?

C’est donc rendre un bien mauvais service aux auteurs que d’abonder dans le sens des revendications inspirées par le syndicalisme en entreprise : revendications au mieux naïves car ignorant les fondamentaux de la sociologie des professions artistiques, au pire démagogiques car prétendant exiger – en une injonction paradoxale devenue assez courante de nos jours – que les auteurs et artistes soient à la fois reconnus dans leur statut hors du commun et rémunérés comme tout un chacun, autrement dit traités comme étant à la fois singuliers et semblables à tous.

Et ce n’est pas parce que cette injonction paradoxale flatte certains auteurs, plus ou moins naïfs ou roués, que les chercheurs, spécialistes et responsables administratifs devraient abonder dans cette direction aberrante, fauteuse de trop d’illusions et de désillusions.

The ConversationNathalie Heinich, Sociologue, Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS)

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L’écrivain, une « espèce » qui n’existe pas

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Mazarine Pingeot, Université de Paris 8 Vincennes Saint-Denis

La question de l’auteur se décline en plusieurs champs et selon différents niveaux qu’il ne faut pas confondre à moins de manquer la question. Que l’auteur revête les oripeaux sociaux de l’écrivain, c’est-à-dire une figure forgée par un éthos culturel, qui tient aussi quelque peu du folklore, qui a ses lieux, ses humeurs, et à qui l’on pardonne beaucoup, c’est là parler de la surface, ou du rôle social joué par un écrivain : social dans un sens plus proche de La Bruyère – le jeu du monde, que de la sociologie à proprement parler. Sartre a fait des clones, mais sans doute plus dans le choix des cafés que dans la création littéraire.

Quelle place dans la société ?

Si l’écrivain est ce rôle conféré par la société, alors sans doute ne voit-on plus que des fantômes d’écrivain, de même que les « intellectuels » sont en voie de disparition. Il n’est pas à le regretter, car la personnalisation du fait de la médiatisation de ces figures n’est jamais en proportion de leur œuvre et de leur pensée : Proust l’avait déjà dénoncé chez Sainte-Beuve, le biographisme et le plaisir mondain à préférer les auteurs à leur œuvre est peut-être agréable, mais totalement extra-littéraire.
Mais ceci ne concerne qu’une marge infime des écrivains.

Les autres ? Je me suis toujours demandée ce qui permettait de s’attribuer à soi-même le qualificatif d’écrivain : le fait d’écrire ? Assurément non, sans quoi la France serait à peu de choses près peuplée d’écrivains. Le fait d’être lu ? Mais alors les auteurs de best-sellers vendus en station-service peuvent prétendre à concurrencer Dostoïevski. La reconnaissance des pairs ? Il suffit de lire la liste des prix Goncourt et d’avouer sa totale ignorance quant à la grande majorité des titres récompensés. Alors quoi ? Comment peut-on prétendre qu’il s’agit là d’un métier ? Les écrivains écrivent-ils pour gagner leur vie ? Si tel est leur but, ils auraient mieux fait de choisir autre chose. Et l’on n’écrit pas par défaut.

« Exister » comme écrivain

L’écrivain est au cœur de la dialectique de reconnaissance : pour que son œuvre soit susceptible d’être reconnue comme littéraire, il faut qu’elle soit publiée, si elle est publique, il faut qu’elle soit reconnue littéraire ; les œuvres de Kafka n’en auraient pas été si elles n’avaient été soumises au public, et pourtant, on pourrait se dire que leur qualité littéraire ne dépend pas de ses lecteurs. On aurait raison. Mais alors comment rendre compte de la différence entre un poème d’adolescent romantique de troisième, et une nouvelle comme La colonie pénitentiaire ? Ni l’adolescent ni l’écrivain ne portent en eux le critère d’évaluation de leur œuvre. Celui-ci est peut-être insaisissable, du moins se fait-il dans la rencontre entre la subjectivité de l’auteur et l’objectivité de l’existence publique.

Autrement dit, il semble difficile de définir ce qu’être écrivain est : s’il a une fonction sociale, il ne s’inscrit pas pour autant dans la société comme l’un de ses rouages. Il en fait nécessairement partie du seul fait que la littérature est récupérée par l’industrie du livre, mais il lui échappe en tant que le livre pourrait aussi bien ne pas être écrit : personne ne l’attend, son existence est à la fois contingente du point de vue de la société, et nécessaire pour l’écrivain lui-même. Elle devient pourtant nécessaire, mais toujours après coup ; et l’après-coup peut parfois prendre du temps, c’est la sanction de la postérité qui fait loi.

Un statut professionnel ?

Alors comment a priori créer une structure professionalisante pour qu’en émergent des écrivains ? Pourquoi une structure ? Pourquoi une professionnalisation ? Pourquoi a priori ?

Dans le débat qui oppose Carole Bisenius-Penin à Nathalie Heinich, l’une a raison lorsqu’elle promeut l’idée un élargissement du dispositif résidentiel à une échelle européenne, que propose le programme Europe Créative (2014-2020) , « qui prévoit notamment de favoriser la mobilité des acteurs culturels et créatifs, en particulier les artistes, les écrivains ». Montrer symboliquement et économiquement que la culture a une valeur ne peut être qu’encouragé dans un monde où la rentabilité et de ce fait l’utilité sont devenus les maîtres mots du système économique. Créer de la gratuité c’est aussi résister à cela.

Mais Nathalie Heinich semble plus proche des ambivalences du statut de l’écrivain lorsqu’elle écrit :

Prétendre que l’écrivain ait un droit à « vivre de son art » au motif qu’il y consacrerait l’essentiel de son temps, c’est le condamner à produire pour le marché, de façon à trouver assez de lecteurs pour dégager des profits suffisant à le faire vivre. Or, ceci est bien connu depuis les travaux pionniers de Bourdieu dès le début des années 1970 : plus la création est subordonnée aux attentes à court terme du grand public, moins elle est personnelle et innovante, et moins elle a de chances, donc, de produire des œuvres susceptibles de passer à la postérité.

Personne n’a à sauver « cette espèce en voie de disparition » et surtout pas l’État, à moins de renouer avec les heures glorieuses d’une littérature d’État. Il peut aider la diffusion de la culture – mais que peut-il faire pour une « espèce » qui n’existe pas, puisqu’elle ne compte que des « individus ».

De la difficulté d’être hors jeu

L’écrivain doit se tenir hors jeu pour rendre compte du jeu. Et c’est en cela qu’il est en danger. Car ce n’est pas tant une question de statut, d’aide, de mécénat, de nécessité de travailler en plus (ce qui a toujours été le cas et qui ne fait pas de mal à la littérature), mais précisément la possibilité même, aujourd’hui, de se mettre hors jeu : Debord l’avait montré, la société du spectacle récupère et dissout ce qui s’oppose à elle, mais il en va de même pour la normativité économique qui inscrit chaque activité, y compris la pratique artistique, dans une chaîne à laquelle elle peut difficilement se soustraire. Être un maillon de la chaîne s’oppose structurellement à être auteur : car si « être auteur » fait signe vers le sens de l’auctorialité, être agent de sa propre œuvre, alors on ne peut à la fois être maillon et agent.

Cette contradiction est présente dans tous les champs du social. Car la crise de l’auctorialité est générale, et plus prégnante en politique. Si les hommes politiques sont soumis plus que jamais à une forme de rationalité économique, c’est leur propre autorité qui est mise en cause. Or l’autorité vient du même mot qu’auteur – auctor. Et de fait, être auteur d’un livre en appelle à la même source qu’être auteur d’une décision, non que l’auteur soit totalement libre, on sait combien les déterminismes sociaux culturels nous travaillent. Pour autant, si ces derniers occupent la totalité du réel, c’est tout à la fois la littérature et la politique dont il faut faire le deuil. En ce sens là, être auteur c’est être résistant.

On peut espérer que la résistance se perpétue, sous des modalités qu’on ignore encore. L’écrivain lui, les connaît : il écrit.

S’il y a un statut d’auteur précarisé, c’est celui du cinéma : le scénariste est souvent le moins bien payé, son statut est méprisé, parce que l’auteur, c’est le réalisateur, il n’a pas le statut d’intermittent du spectacle qui lui permettrait de vivre lorsqu’il ne travaille pas, or il ne travaille pas pour lui, il n’y a pas de syndicat d’auteurs parce qu’ils sont tous en concurrence : n’est-ce pas plutôt à ça qu’il faudrait réfléchir ?

The Conversation

Mazarine Pingeot, Professeur agrégée de philosophie, Université de Paris 8 Vincennes Saint-Denis

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Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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