Brève histoire de l’empowerment : à la reconquête du sens politique par Valérie Peugeot (InternetActu)

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Cet article d’Internet Actu se réfère, entre autres, au Québec.

Au sujet de l’auteur

Valérie Peugeot, chercheuse en charge des questions de prospective au sein du laboratoire de sciences humaines et sociales d’Orange Labs, présidente de l’associationVecam et membre du Conseil national du numérique, nous livre dans cette brève histoire de l’empowerment matière à réflexion sur la longue ambiguïté de ce concept, qui promeut l’”autonomisation”, la “capacitation” ou le “pouvoir d’agir” des individus. Selon les milieux qui l’emploient, le concept a de multiples sens et son appropriation par le monde numérique reflète également une polysémie qu’il nous faut décrypter pour pouvoir mieux l’employer… et le revendiquer. Eclairages !

Extrait

Le terme d’empowerment fait partie de ces mots qui font irruption dans notre langue depuis une demi-décennie et se disséminent à grande vitesse. Sans doute peut-on en partie expliquer ce succès par son caractère polysémique, une polysémie qui facilite son appropriation dans des contextes et par des acteurs différents, qui explique la difficulté à le traduire et justifie la longévité du terme anglais. L’analyse sémiologique du terme reste à faire. Je tenterai ici d’identifier quelques repères temporels dans l’émergence de ce concept aux États-Unis en particulier, dans sa trajectoire en France et de lever le voile sur les divergences politiques embarquées dans les usages multiples du terme.

Des mouvements féministes aux quartiers noirs de Chicago, la courte histoire de l’empowerment

Même s’il a fait de timides apparitions au début du XXe siècle puis dans les années 30 autour du “community organizing” du sociologue Saul Alinsky [1], c’est surtout au tournant des années 60/70 que le terme empowerment va se répandre. Le climat social explique en grande partie cette diffusion. Dans les pays occidentaux, mais plus particulièrement aux États-Unis, les luttes féministes, antiracistes, homosexuelles se structurent et montent en puissance. Dans les pays du Sud, et notamment en Amérique Latine, les enjeux d’émancipation, à la fois individuelle, collective et sociale des opprimés deviennent de plus en plus prégnants. Ils donneront naissance aux mouvements d’éducation populaire, notamment autour du travail du philosophe et pédagogue brésilien Paulo Freire, mouvements pensés comme une stratégie de mobilisation des individus et des groupes marginalisés pour transformer les rapports de pouvoir, afin de construire une société plus équitable.

Se donner les moyens d’une émancipation individuelle et collective

C’est donc dans ce contexte que va émerger l’empowerment [2], avec pour berceau principal les États-Unis. Ce sont principalement certains mouvements féministes qui vont y propulser le terme, soucieux de faire sortir leur lutte d’une approche victimisante de la femme, qui tend à ne considérer cette dernière que comme dominée et marginalisée, et veulent au contraire lui opposer une image de la femme à la fois compétente et porteuse du changement de sa propre condition. Il s’agit de passer d’une approche de libération (de l’oppression) à une approche d’émancipation autonome. Conjointement, toujours aux États-Unis, le terme va également être mobilisé par une mouvance de travailleurs sociaux qui s’inscrit dans la filiation de Saul Alinsky. Prenant le contre-pied des programmes de lutte contre la pauvreté lancés par le président Johnson dans le cadre de son projet de “great society”, ces travailleurs sociaux qui exercent dans les communautés afro-américaines, tout comme les mouvements communautaires eux-mêmes aux côtés desquels ils agissent, vont associer à l’empowerment la capacité de ces derniers à construire par eux-mêmes les réponses aux questions sociales auxquelles ils sont confrontés.

Plus tard, dans les années 80, c’est un courant psychiatrique nord-américain, qu’on appelle la psychologie communautaire, qui va à son tour s’emparer de l’empowerment. Julian Rappaport en est la figure emblématique. Selon lui, il s’agit de recentrer le travail social sur le sujet, pris comme individu particulier et dans son contexte, en s’appuyant sur ses compétences et en l’aidant à (re)construire estime de soi et conscience critique. Il parle ainsi de l’empowerment comme “un processus, un mécanisme par lequel les personnes, les organisations et les communautés acquièrent le contrôle des événements qui les concernent” [3]. Ce courant se développera plus particulièrement au Québec.

Un rétrécissement idéologique de la signification de l’empowerment

Selon Marie-Hélène Bacqué et Caroline Biewener, l’empowerment originel recouvre trois dimensions : le pouvoir de changer ma vie en tant qu’individu, la capacité à me donner les moyens de mon développement personnel (ce qu’on appelle aussi le capacity building) ; le pouvoir avec ma communauté de transformer mes conditions de vie, dans une approche d’action collective, de solidarité de proximité ; et enfin le pouvoir sur la société, dans une acception plus politique.

Mais au fur et à mesure que le terme va échapper à ses berceaux d’origine et se diffuser, il va progressivement perdre de sa radicalité et de sa prétention à remettre les opprimés collectivement aux commandes d’un pouvoir sur leur vie. En effet, dès les années 80, le terme est également repris par les libéraux et les conservateurs, plongeant la notion dans l’ambigüité : l’ambition de justice sociale et l’action collective et solidaire disparaissent, au profit d’une capacité purement individuelle à construire son propre ascenseur social. C’est à cette version-là de l’empowerment que puisent les politiques de modernisation de l’action publique que l’on appelle “new public management” et dont l’avatar le plus proche de nous dans le temps et dans l’espace est la “big society” de David Cameron au Royaume-Uni. Mais c’est surtout cette vision étriquée, voire néo-libérale, de l’empowerment que vont promouvoir les institutions internationales, comme la banque mondiale, les programmes d’aide au développement pour les pays du sud : ils font porter sur l’individu la responsabilité de son émancipation en ignorant ou cassant les dynamiques collectives.

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Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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Publié dans Actualité au jour le jour

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