Dans un monde où l’opinion règne en roi et maître, le journaliste Michel C. Auger de Radio-Canada rappelé à l’ordre

radio_01

Avant de lire ce texte

Prière de lire : Analyse et impartialité : de la nature de l’opinion (Midi info, Le 15-18) – Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français Le mardi 10 nov. 2015

NOTRE COMMENTAIRE

Je me préoccupe de la place démesurée prise par nos opinions dans notre vie et nos médias. Mon intérêt pour cette question remonte aux années 90. À la demande d’un chef d’entreprise, je cherche alors une alternative aux sondages et aux groupes des discussions dont les conclusions l’induisent en erreur le temps venu de décider de la pertinence de nouveaux produits.

Je trouve un scientifique américain, Louis Cheskin, offrant une nouvelle voie aux traditionnelles études de marché depuis la fin des années 40 et passée depuis sous le radar de nos universités, mis à part l’Université Harvard.

Au fil la lecture des 15 ouvrages du chercheur américain, je suis sensibilisé à la pensée scientifique, notamment à l’importance de lutter contre nos opinions. «Je me trompe souvent mais mes recherches ne se trompent jamais», écrit Louis Cheskin en se justifiant par les processus scientifiques respectés. Je suis déstabilisé parce que toute ma carrière se fonde sur mes opinions, sur la vente de mes opinions.

Dès lors, je m’instruis le plus sérieusement du monde au sujet de la pensée scientifique jusqu’à approfondir l’épistémologie.

J’aime beaucoup l’obligation du doute faite à la pensée scientifique. Elle rejoint une phrase prononcée à l’antenne de la radio de Radio-Canada par Jacques Languirand alors que je suis adolescent: «C’est par les failles que la lumière entre». Si tu vis dans un système de pensée sans faille, tu ne peux pas être éclairé. Si tu te donnes toujours raison, c’est que tu bouches toutes les failles, et ainsi tu vis dans le noir avec la conviction d’être éclairé.

À l’aube de l’an 2000, j’écris un essai-témoignage de gouvernance personnelle sous le titre J’aime penser (version numérique gratuit en format PDF). J’affirme dans ces pages que de plus en plus de gens prennent pour vrai ce qu’ils pensent uniquement parce qu’ils le pensent. Je soutiens que nous sommes enlisés dans un monde où l’opinion règne en roi et maître au détriment des vérités de faits. Ce que les gens pensent des faits devient plus important que les faits eux-mêmes. Ainsi, mon livre portera le sous-titre suivant : «Comment prendre plaisir à penser dans un monde où tout un chacun se donne raison» et premier chapitre sera consacré à La pensée certaine.

Le pire du pire me saute aux yeux lorsque je relève la fin de nombreuses conversations par la fameuse affirmation «À chacun son opinion». Cette dernière enferme l’autre dans ce qu’il dit et coupe net la communication, une situation que dénonce le généticien et philosophie Albert Jacquard dans «Petite philosophie à l’usage des non-philosophes».

Depuis les quinze dernière années, les médias sont accusés de valoriser davantage l’opinion de leurs chroniqueurs et commentateurs que l’information de leurs journalistes.

Certaines personnes, plus éduquées aux médias que d’autres, démontrent leur agacement lorsqu’un journaliste donne, non pas de l’information, mais son opinion. C’est le cas de monsieur Pierre Béliveau, un auditeur d’ICI Radio-Canada Première. Il a porté plainte à l’ombudsman de la société d’état parce que le journaliste Michel C. Auger a donné son opinion personnelle alors qu’il commentait les prises de position politique au sujet du port du niqab lors de la dernière campagne électorale fédérale. Voici le propos du journaliste :

« Je vous dirais, moi, personnellement, je suis plutôt libertarien dans ces affaires-là. Je veux pas légiférer sur comment quelqu’un doit s’habiller et je crois pas que le gouvernement doit s’occuper… de quoi…250 femmes qui portent le niqab au Canada? On ne fait pas les lois basées là-dessus. »

Et voici la plainte de l’auditeur:

« Je m’interroge sur le rôle joué par M. Michel C. Auger dans vos émissions d’information. Le 23 septembre à Midi info, il interrogeait M. Trudeau sur le niqab. Au 15-18, le même jour, il donnait clairement son opinion personnelle sur ce sujet.

La prochaine fois que j’entendrai M. Auger, aurais-je affaire à un journaliste, un commentateur ou à quelqu’un qui donne son opinion personnelle? »

Voici la conclusion de l’ombudsman :

Le journaliste Michel C. Auger a enfreint les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada en matière d’expression d’opinion dans une analyse qu’il proposait aux auditeurs de l’émission Le 15-18, le 23 septembre 2015.

L’auditeur a raison. Mais le plus important dans la réponse de Radio-Canada à cette plainte demeurent l’argumentaire.

La plainte a d’abord été répondu par me Micheline Dahlander, chef, Relations citoyennes et Diversité à la direction de l’Information à Radio-Canada. Un réponse vide qui n’aborde pas la question principale. La dame de Radio-Canada se porte à la défense de son journaliste et chroniqueur et perd de vue l’essentiel de la plainte. Pourquoi, parce que le doute, celui qui laisse entrer la lumière, n’est pas une option pour cette dame.

Il y a une autre explication possible. La plainte a bel et bien soulevé un doute mais la lumière qu’il a laissé entrer a causé un aveuglement. Il faut reconnaître que celui qui n’a pas l’habitude du doute vit dans le noir et toute lumière, si faible soit-elle, le forcera à fermer les yeux.

Dans un cas comme dans l’autre, on peut affirmer, au sens propre et au sens figuré, que la dame a répondu aveuglément à la plainte de l’auditeur.

Ce dernier est donc revenu à la charge en demandant une révision de la position de la société d’état à l’ombudsman. Arrêtons-nous à l’argumentaire de ce dernier dans sa réponse à l’auditeur.

«Ce n’est pas parce qu’ils donnent leur opinion (…)»

L’ombudsman écrit :

Bien sûr, chroniqueurs comme éditorialistes conduisent des entrevues dans le cadre de leur travail pour étayer les points de vue sur les questions dont ils traitent. Ce n’est pas parce qu’ils donnent leur opinion qu’ils possèdent la science infuse. Mais ces entrevues ne sont pas menées publiquement dans un cadre formel qui réclame l’impartialité de l’intervieweur.

Je ne vois pas pourquoi les journalistes, les chroniqueurs et les commentateurs donneraient leurs opinions lors d’interviews dans le cadre de leur cueillette d’information. Et je ne comprends pas pourquoi l’impartialité de l’intervieweur est levée parce qu’il ne s’agit pas d’entrevues menées publiquement dans un cadre formel. Enfin, cette référence au cadre formel laisse-t-elle entendre que le journaliste peut réaliser une entrevue informelle pour ensuite utiliser les informations obtenues et rendre ces informations officielles ou, si vous préférez, agir en hypocrite ?

LE JOURNALISTE N’A PAS A DONNÉ SON OPINION, PEU IMPORTE LE CADRE DE L’ENTREVUE.

Pourquoi ? Entre autre, parce que le journaliste doit toujours avoir conscience que l’interviewé réagit en considérant qu’il est journaliste, peu importe si l’atmosphère est à la détente et à la confidence. Bref, le code d’éthique du journaliste s’applique en tout temps. Il n’y a jamais de circonstance atténuantes.

Mais c’est exactement à de telles circonstances que s’accroche l’ombudsman de Radio-Canada en parlant de la montée des opinions sur Internet, des coupures budgétaires à la société d’état et de leurs conséquences sur le travail des journalistes, notamment le travail multitâche (journaliste ET chroniqueur ET commentateur). Par exemple, il écrit :

Toutefois, les choses ont évolué depuis une quinzaine d’années. En raison de l’émergence d’Internet, notamment, qui offre, et de plus en plus, l’occasion à tout un chacun, simple citoyen ou expert, de faire connaître son opinion, entre autres par le blogue, les médias traditionnels se sont sentis poussés à offrir eux aussi des chroniques d’humeur ou d’opinion ou, plus simplement, un éventail de points de vue particuliers sur l’actualité.

Les médias ne doivent pas se soumette à cette dictature de l’opinion, même si cette dernière règne en roi et maître dans la société.

On compte sur les médias et peut-être encore plus sur la société d’état qu’est Radio-Canada pour ne pas sombrer dans l’opinion. Radio-Canada doit fendre les flots de la mer d’opinions et non pas tanguer ou les subir. En information, il ne s’agit pas de plaire mais d’informer.

L’ombudsman de Radio-Canada se cramponne aussi à la fameuse expérience acquise au fil des ans par les journalistes dans un domaine en particulier pour justifier les décisions d’ajouter à leur mandat de base des tâches de chroniqueurs et de commentateurs spécialisés pour différentes émissions en plus de leur affectation normale. Ce multitâche est devenu incontournable dans le contexte des coupures budgétaires, nous dit l’ombudsman de Radio-Canada. Il écrit :

Par la force des choses, pour minimiser les conséquences sur la qualité de l’information, les façons de faire ont dû être modifiées. D’où, entre autres choses, le recours au multitâche.

Au secteur de l’Information de Radio-Canada, il est à géométrie variable, tient compte des capacités de chacun et mise surtout sur la polyvalence des journalistes. C’est ainsi que depuis plusieurs années ceux-ci, surtout ceux qui possèdent une spécialité, sont invités à écrire des blogues présentés sur ICI.Radio-Canada.ca, sous le titre de Chroniques et analyses.

Le journaliste qui écrit une chronique ou une analyse ne doit en aucun temps donner son opinion. On trouve dans une chronique le suivi d’un sujet et non pas les opinions du journaliste. On trouve dans une analyse un développement approfondi d’un sujet et non pas les opinions du journaliste.

Aussi, ce n’est le genre qui fait le spécialiste. Un journaliste ne devient par un chroniqueur parce qu’il écrit une chronique, par plus qu’il devient un analyste parce qu’il écrit une analyse.

L’ombudsman de Radio-Canada écrit :

Pour terminer, et pour résumer, cette blague en forme de question/réponse sur le sujet en rubrique que m’a justement servie Michel C. Auger un jour que je discutais avec lui de la nécessaire prudence dont il faut faire preuve à Radio-Canada quand on fait dans l’analyse :

« Quelle est la différence entre l’analyse et l’opinion? L’analyse est une opinion qui ne vous met pas dans le trouble. » (Pardonnez l’anglicisme.)

Il y a un fond de vérité dans cette blague, car l’opinion, si elle n’est pas appuyée, devient vite suspecte pour le public qui y voit immédiatement une manifestation de partialité.

Et avec raison : les valeurs personnelles, les principes moraux et les croyances des analystes, de ceux de Radio-Canada en tous cas, ne doivent jamais servir d’assises aux scénarios, hypothèses et réflexions qu’ils proposent.

L’idée d’un lien entre l’analyse et l’opinion est révélatrice, surtout dans une blague. Analyser ne consiste pas à donner une opinion, même la plus éclairée, pas plus qu’à rapporter toutes les opinions sur un sujet donné.

Une analyse demande une étude dont le journaliste n’a ni la formation ni l’expérience ni le temps, d’autant plus que l’étude se doit de répondre de grilles d’analyses reconnues.

On ne peut pas faire une analyse d’un sujet ou d’une situation parce qu’on en a l’expérience puisque cette dernière nous soustrait du recul nécessaire. En fait, toute expérience doit elle-même se soumettre à une analyse.

Le journaliste politique fait partie de la vie politique. Toute analyse de la vie politique de sa part constitue en partie une analyse de lui-même.

Tu ne t’analyses pas.

Je préfère qu’un journaliste donne la parole à quelqu’un d’autre qu’il prenne lui-même la parole.

 

 

 

Advertisements

Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

Tagged with: , , , , , , , , , , ,
Publié dans Actualité au jour le jour
One comment on “Dans un monde où l’opinion règne en roi et maître, le journaliste Michel C. Auger de Radio-Canada rappelé à l’ordre
  1. […] Avant de lire ce texte Prière de lire : Analyse et impartialité : de la nature de l’opinion (Midi info, Le 15-18) – Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français Le mardi 10 nov. 201…  […]

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Magazine littéraire

Ce magazine littéraire est l’œuvre de la Fondation littéraire Fleur de Lys et s'inscrit dans une mission d'éducation populaire au sujet du monde du livre, et ce, tant auprès des auteurs que des lecteurs.

Vous pouvez nous écrire à l'adresse suivante :


contact@manuscritdepot.com

Archives
%d blogueurs aiment ce contenu :