L’accès libre aux publications de recherche par Marc Couture

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L’accès libre aux publications de recherche : quoi, pourquoi, comment?

Dans ce document, accès libre signifie accès en ligne gratuit, dès leur parution, au texte intégral des ouvrages résultant des activités de recherche, en premier lieu les publications (articles et textes de communications surtout).

L’accès libre bénéficie :

  • au chercheur individuel, dont les publications sont davantage visibles et accessibles, ce qui se traduit par un nombre accru de citations (démontré par diverses études);
  • aux regroupements de chercheurs, qui peuvent ainsi mieux faire connaître et valoir leur production scientifique;
  • à la communauté scientifique, en permettant à tous les chercheurs, quelle que soit leur statut, leur condition financière ou celle de leur établissement (particulièrement dans les pays en développement) d’accéder à l’entièreté des connaissances dont ils ont besoin pour effectuer leurs tâches;
  • à la population, qui finance par ses taxes une grande partie des recherches et qui peut avoir besoin d’accéder aux résultats de recherche (songeons, par exemple, aux groupes communautaires ou de pression dans les domaines de la santé ou de l’environnement).

Deux voies complémentaires vers l’accès libre aux publications scientifiques (articles, surtout) se sont développées en parallèle.

La voie dorée est celle des revues qui offrent un accès gratuit à tous leurs articles (on en compte actuellement 10 000 dans le monde) ou à une partie d’entre eux. parfois en exigeant des auteurs des frais de publication, compris entre quelques centaines et quelques milliers de dollars par article.

La voie verte est celle de l’autoarchivage : les chercheurs déposent dans des répertoires institutionnels ou centralisés leurs manuscrits acceptés pour publication (donc révisés après évaluation par les pairs). Cette pratique est permise par la majorité des éditeurs, avec parfois un délai (6 ou 12 mois) après la publication. Si l’éditeur ne le permet pas, l’article peut être tout de même être offert en accès quasi-libre (ou accès restreint), c’est-à-dire que les lecteurs potentiels accèdent au résumé, et peuvent d’un simple clic demander à l’auteur une copie, qui est transmise également par un simple clic de l’auteur. Cette procédure est tout à fait légale, car elle constitue une utilisation équitable aux fins d’étude privée ou de recherche.

L’autoarchivage ne vise donc pas à se substituer à la publication scientifique normale, mais  plutôt à accroître la visibilité et l’accessibilité des documents par ailleurs publiés par les chercheurs. En ce sens, bien que les répertoires ne soient pas entièrement fermés aux documents non  publiés, ou destinés à l’être sous une autre forme, leur rôle se rapproche de celui d’une bibliothèque, et non de celui d’une maison d’édition ou d’une revue.

L’avantage de la voie verte : les chercheurs peuvent publier dans la revue de leur choix et offrir l’accès libre sans devoir assumer de frais. Autres avantages : on peut autoarchiver non seulement les manuscrits des textes publiés formellement, et ce dès leur acceptation, mais aussi des documents  non publiés comme des rapports de recherche, des mémoires et thèses et des communications ne figurant pas dans des actes. On peut aussi obtenir des statistiques sur les taux de téléchargement des documents, sur la provenance de ceux-ci, etc., permettant aux chercheurs de mieux connaître la portée de leurs travaux.

On estime actuellement qu’entre 25 et 50% des articles scientifiques sont disponibles en accès libre (le pourcentage varie sensiblement selon les domaines). À peu près personne, parmi les acteurs à l’œuvre dans ce domaine (éditeurs, bibliothécaires, chercheurs intéressés) ne doute maintenant qu’à terme, toute la production scientifique résultant de recherches à financement public sera diffusée en accès libre; la question est de savoir dans combien de temps, et de quelle façon.

La voie verte offre la possibilité aux chercheurs d’accroître dès maintenant de façon importante la proportion d’articles en accès libre, sans devoir attendre le réalignement du monde de l’édition scientifique. On estime d’ailleurs que la majorité des articles en accès libre actuellement le sont via la voie verte de l’autoarchivage.

La plupart des universités québécoises ont leur répertoire institutionnel. Dans le réseau de l’UQ, l’UQAM a été la pionnière en 2005 en lançant Archipel; les autres constituantes ont mis en place en 2009 un système collectif qui offre à chaque établissement une interface personnalisée. Ces répertoires sont cependant très peu utilisés : Archipel reçoit ainsi entre 30 et 60 articles par année au total, ce qui est certainement une infime fraction de la production des 1 000 professeurs de l’UQAM; la situation est encore moins reluisante dans les autres constituantes. Mais comment remplir les répertoires, et ainsi exploiter le potentiel de l’accès libre?

Vaincre l’inertie

L’expérience a montré que malgré l’intérêt que présente l’accès libre pour les chercheurs eux-mêmes, le taux de dépôt des articles, même après des campagnes de sensibilisation et la mise en place de mesures de soutien aux chercheurs, plafonne autour de 10-25 %. En fait, pour atteindre un pourcentage plus élevé, soit 80 % et plus, la seule façon éprouvée est de mettre en place des mesures incitant ou obligeant les professeurs à déposer leurs articles.

Certaines proviennent des organismes de financement nationaux (plus de 80 actuellement), surtout dans le domaine de la santé. Les gouvernements britannique et américain on décidé d’implanter une telle obligation pour tous leurs grands organismes de financement. Ici au Canada et au Québec, les organismes de financement des recherches en santé (IRSC, FQRS)  l’ont également fait, et les autres organismes fédéraux (CRSH, CRSNG) viennent d’annoncer leur intention d’adopter une politique d’accès libre calquée sur celle des IRSC, qui stipule que les chercheurs rendent leurs articles de recherche accessibles gratuitement, soit en les publiant dans des  revues en accès libre, soit en les déposant  un répertoire, dans un délai maximal de 12 mois après la publication. Mais ces obligations ne touchent qu’une partie des recherches, celles qui découlent des projets financés par ces organismes.

D’autres obligations proviennent des universités ou établissements de recherche (180 actuellement), dont de grandes universités américaines (Harvard, MIT, Princeton) et quelques universités canadiennes (Athabasca, Concordia). Ces obligations, qui touchent toutes les recherches de l’établissement, sont de portée et de « force » (i.e. caractère plus ou moins contraignant) très variable, avec des résultats tout aussi variables. Par exemple, à Concordia, les 1 000 professeurs déposent environ 150 articles par année, ce qui ne représente certainement qu’une petite partie des articles qu’ils publient.

Le modèle le plus efficace et le plus intéressant est celui de l’Université de Liège : faire du dépôt des articles non pas une obligation de principe, mais une simple exigence administrative, en stipulant que dans les dossiers soumis par les professeurs qui requièrent des listes de publications, les articles et autres documents du même type (notamment les textes de communications dans des Actes) cités dans le dossier devront se trouver dans le répertoire, de façon à en permettre une consultation plus facile, en évitant d’avoir à gérer des copies papier ou des fichiers joints. Parallèlement, plusieurs mesures ont été mises en place pour soutenir les professeurs pour le dépôt de leurs publications.

Cette approche a connu un succès retentissant. Le contenu du répertoire ORBi de l’Université de Liège, lancé à l’automne 2008, hébergeait 13 000 documents (en texte intégral) un an plus tard, et en compte plus de 60 000 actuellement, surtout des articles et des communications à des congrès.  De ceux-ci, environ 10 500 sont des articles ou communications évalués par les pairs publiés entre 2010 et 2012 par les 3 300 enseignants-chercheurs de cette université.

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À propos de quelques idées erronées sur l’accès libre et l’autoarchivage

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Marc Couture

Inspiré en partie de Peter Suber (2012). Open Access. Cambridge, MA : MIT Press.

Sommaire

  1. L’accès libre remet en question l’évaluation par les pairs
  2. L’accèslibre ne respecte pas le droit d’auteur, et vise d’ailleurs à le modifier, voire l’abolir
  3. L’accès libre prive les auteurs de leurs redevances
  4. L’accès libre porte atteinte à la liberté académique
  5. L’accès libre favorise le plagiat
  6. L’accès libre nuit à l’édition scientifique
  7. L’accès libre s’adresse surtout au grand public, car les chercheurs ont accès aux revues dont ils ont besoin
  8. L’accès libre coûte cher
  9. Les manuscrits déposés dans les répertoires sont difficiles à trouver

1. L’accès libre remet en question l’évaluation par les pairs

Les revues en accès libre pratiquent l’évaluation par les pairs de la même façon que les revues traditionnelles; comme ces dernières, certaines sont très sélectives, d’autres moins. Par ailleurs, l’autoarchivage dans les répertoires institutionnels n’est pas un substitut à la publication, car on y dépose les manuscrits finaux des articles qui sont publiés dans des revues. Les répertoires indiquent d’ailleurs clairement aux visiteurs si un document déposé a été évalué ou non par les pairs.

2. L’accès libre ne respecte pas le droit d’auteur, et vise d’ailleurs à le modifier, voire l’abolir

Les revues en accès libre ne remettent pas en question la pertinence du droit d’auteur. Comme elles ne se financement pas à même la vente d’abonnements ou de textes individuels, elles n’ont simplement pas besoin d’utiliser le droit d’auteur (et le fameux « tous droits réservés ») pour limiter la réutilisation des articles. De son côté, l’autoarchivage peut se faire dans le respect intégral du droit d’auteur des revues, dont la majorité autorisent cette opération. Et pour la minorité qui ne l’autorise pas, les articles peuvent être déposés dans les répertoires et rendus accessibles sur demande, aux fins d’utilisation équitable, sans violer le droit d’auteur.

3. L’accès libre prive les auteurs de leurs redevances

L’accès libre s’applique avant tout aux articles scientifiques, de même qu’aux documents apparentés (textes dans des comptes rendus de conférence, par exemple) pour lesquels les auteurs ne touchent pas de redevances. Le cas des livres (ouvrages collectifs ou monographies) est différent, et ils ne sont jamais inclus dans les obligations de dépôt mises en place par les organisations.

4. L’accès libre porte atteinte à la liberté académique

Selon la portée que l’on attribue à la notion de liberté académique, cette objection pourrait être soulevée si diffuser en accès libre empêchait un chercheur de publier dans la revue de son choix. Mais ce n’est pas le cas, dans la mesure où, grâce à la voie verte, n’importe quel article peut être offert en accès libre (ou quasi-libre, c.-à-d. sur demande), quelle que soit la revue où il est publié. Il est vrai que les politiques d’accès libre encouragent souvent les chercheurs à publier dans des revues en accès libre, mais aucune ne l’impose à ma connaissance. Certaines n’imposent même pas la diffusion en accès libre; ainsi, à Liège, ce qui est exigé est le dépôt des documents dans le répertoire institutionnel, l’auteur demeurant libre d’offrir chacun en accès libre ou restreint.

5. L’accès libre favorise le plagiat

En fait, le plagiat est beaucoup facile à détecter lorsqu’il est commis aux dépens d’un article en accès libre. Comme l’expliquait récemment Liz Flavall, directrice d’une revue chez un éditeur en accès libre prestigieux (PLoS), les revues qui cherchent à détecter le plagiat peuvent vérifier uniquement (outre ce qu’ils ont eux-mêmes publié) ce qui a été publié en accès libre, à moins de payer des abonnements à leurs concurrents…

6. L’accès libre nuit à l’édition scientifique

Le but de l’accès libre n’est pas de nuire à l’édition scientifique, mais de l’améliorer. Il est vrai que les éditeurs traditionnels devront s’adapter aux nouvelles façons de faire, que le web rend d’ailleurs possibles depuis près de deux décennies. L’accès libre ne remet pas en cause les éditeurs (publics ou privés) ou l’édition elle-même, mais un mode de financement ou un modèle d’affaires particuliers hérités de l’ère de l’imprimé. Ainsi, beaucoup de petites revues sont prisonnières d’un cercle vicieux où les abonnements – peu nombreux – suffisent à peine à défrayer les coûts de l’impression, de la distribution et de la gestion de ces mêmes abonnements. À ce sujet, voir le manifeste français Arguments pour l’accès ouvert aux résultats de la recherche, proposé en mars 2013 par « soixante membres de la communauté de l’enseignement supérieur et de la recherche, présidents d’universités, directeurs de maisons des sciences de l’homme, éditeurs, revues, représentants de bibliothèques universitaires, enseignants-chercheurs ». Les organismes canadiens et québécois de financement de la recherche sont d’ailleurs conscients de ces enjeux, et travaillent actuellement à définir des mesures visant à faciliter la transition vers l’accès libre, tant pour les chercheurs que pour les revues.

7.  L’accès libre s’adresse surtout au grand public, car les chercheurs ont accès aux revues dont ils ont besoin

Les universités ont beau dépenser des fortunes pour s’abonner à des revues, elles ne peuvent couvrir tous les besoins. Et les universités sont loin d’avoir les mêmes ressources financières; songeons aux universités des pays en développement, ou même aux universités moins bien nanties dans les pays plus avancés. De plus, les personnes qui ont besoin d’informations spécialisées pour effectuer leur travail, ou encore réfléchir et agir sur les situations qu’ils vivent, et qui sont en mesure de lire et comprendre ces informations, ne sont pas toutes, loin de là, dans les universités. En dernière analyse, il est futile de tenter de déterminer qui a besoin de l’information scientifique et qui peut en être privé sans conséquence.

8.  L’accès libre coûte cher

Cette question possède une dimension individuelle et une dimension collective.

Pour un chercheur qui veut diffuser une de ses publications en accès libre, le coût peut être nul, s’il choisit l’autoarchivage, ou s’il publie dans une revue en accès libre faisant partie de la majorité (60 %) qui n’exige pas de frais de publication aux auteurs. Les autres revues, dont certaines comptent il est vrai parmi les plus prestigieuses, exigent des frais très variables, entre quelques centaines et quelques milliers de dollars. Cependant la corrélation entre le coût et l’impact (ou l’influence) des revues en accès libre n’est pas très forte, de sorte que dans tous les domaines, il est possible de trouver des revues en accès libre qui soient à la fois influentes et peu gourmandes (www.eigenfactor.org/openaccess/).

Sur le plan collectif, la voie verte de l’autoarchivage laisse entrevoir l’avènement d’un nouveau mode de publication des résultats de recherche, où les revues limiteraient à toutes fins utiles leurs activités à ce qu’ils font d’essentiel, soit la gestion de l’évaluation par les pairs. Ce système permettrait des économies substantielles de fonds publics, les coûts de publication estimés étant très inférieurs aux coûts actuellement assumés par les bibliothèques.

9.  Les manuscrits déposés dans les répertoires sont difficiles à trouver

C’est plutôt le contraire lorsqu’on utilise Google et (ou) Google Scholar, ce dernier étant  devenu avec le temps un outil de recherche très efficace, même en comparaison des bases de données bibliographiques traditionnelles (pour une étude récente, voir cet article, en accès libre, bien sûr).

Google Scholar repère généralement plusieurs versions d’un article disponible en ligne (il y a un lien « Les N versions » sous la référence). Parmi celles-ci, il identifie clairement, par un hyperlien à droite du titre, les versions en accès libre disponibles dans des répertoires.

Par exemple, voici le premier résultat d’une recherche Google Scholar avec le titre d’un de mes articles, entré entre guillemets dans le champ de saisie du moteur de recherche.

scholar

Le lien uqam.ca [PDF], à droite du titre, pointe vers la version que j’ai déposée dans Archipel (ce qui est permis par cette revue). Ici, on n’a même pas besoin d’afficher les 10 versions pour en trouver une en accès libre.

De son côté, le titre (cliquable) mène vers le site de la revue, où l’on me dit que je peux payer pour y accéder… pendant 24 heures, à un prix non spécifié (il faut créer un compte pour le connaître).

Google (tout court) peut aussi être employé de manière complémentaire avec Google Scholar. En effet, Google repère parfois des versions en accès libre qui ne sont pas indexées dans Google Scholar. Toutefois, contrairement à ce dernier, Google ne les identifie pas comme telles.

Voici le premier résultat de la même recherche dans Google; la version en accès libre apparaît ici en premier, mais ce n’est pas une règle générale.

google

Source : R libre, Téluq

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Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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Publié dans Actualité au jour le jour

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