Éditeurs, arrêtez de prendre en otage la connaissance ! Marcello Vitali-Rosati, Université de Montréal

«Les connaissances universitaires doivent être mises à disposition en accès libre : elles sont payées par le public. Il semble donc nécessaire que tous les livres produits soient disponibles gratuitement sur le web. C’est un impératif moral, mais aussi économique : les livres en accès libre sont plus visibles et vendent davantage (c’est ce qu’a démontré l’expérience de la collection Parcours numériques). Dans un monde noyé sous les publications, mettre les ouvrages en accès libre est la meilleure manière d’en faire la publicité.» Marcello Vitali-Rosati, Université de Montréal

Éditeurs, arrêtez de prendre en otage la connaissance ! – 1e catilinaire

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Marcello Vitali-Rosati, Université de Montréal

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Quo usque tandem abutemini, editores, patientia nostra ?

Mon cri est un cri de désespoir : depuis des années, ma pratique de chercheur et d’enseignant est sabotée par les éditeurs ! Oui, les éditeurs, ceux qui sont censés « diffuser » la connaissance, ceux qui se plaignent du numérique qui les pénalise, ce sont ceux-là même qui prennent en otage la connaissance et qui me mettent dans l’impossibilité d’enseigner et de faire de la recherche correctement.

Des éditeurs qui éditent mais ne diffusent pas

Quelques exemples ? Dans mon récent séminaire « Littérature et culture numérique », j’ai mis au programme une dizaine de livres – tous publiés après 2011 ! – et la quasi-totalité d’entre eux est introuvable. Les étudiants sont désespérés. J’essaie de soutenir les librairies indépendantes et ai, dès le mois d’avril dernier (en prévision de mon cours débutant en septembre), commandé ces livres chez un libraire proche de l’université. À la rentrée, les livres n’y sont pas. Le libraire me dit qu’ils sont indisponibles chez le fournisseur – en six mois, impossible de les avoir. Je conseille donc aux étudiants de les chercher en ligne : sur Amazon, on trouve parfois des exemplaires prêts à être livrés mais, souvent, un délai de 3 semaines est annoncé. Seule possibilité : acheter la version numérique, les rares fois où celle-ci existe. Morale de l’histoire ? Les étudiants achètent sur Amazon la version Kindle ou bien je numérise ma copie et la leur donne. Dix livres, publiés dans différentes maisons d’édition académiques, tous indisponibles !

Les maisons d’édition ne distribuent pas, même pas dans la forme la plus simple : rendre le livre disponible sur une plateforme de vente en ligne (voire même sur leur propre site). Et la plupart ne propose pas de version numérique.

 Au Salon du Livre de Paris 2015, quelques vaillants petits éditeurs. ActuaLitté/Flickr, CC BY-SA

Au Salon du Livre de Paris 2015, quelques vaillants petits éditeurs. ActuaLitté/Flickr, CC BY-SA

Quelques précisions avant de continuer ma catilinaire. Première chose : je parle ici surtout de l’édition savante – ce que je dis ne s’applique pas immédiatement à l’édition littéraire ou à d’autres. Deuxième chose : le monde de l’édition me tient à cœur, je suis moi-même très actif dans ce domaine, j’ai fondé autrefois une maison d’édition, je suis directeur de collection aux Presses de l’Université de Montréal, j’aime toujours autant le papier bien que j’enseigne le numérique : je ne pense pas que les maisons d’édition doivent disparaître. Malheureusement, je pense qu’elles sont en train de tout faire pour disparaître. Troisième chose : bien évidemment, il y a des exceptions et de – rares – maisons d’édition qui font leur travail.

Certains éditeurs travaillent à leur propre perte

En quoi le modèle actuel me semble-t-il aberrant et en quoi les éditeurs sont-ils responsables de leur propre perte ?

  1. Il faut d’abord souligner que ces livres sont très souvent le fruit de recherches payées par l’université, qui ensuite – directement (bibliothèques) ou indirectement (étudiants, professeurs) – les rachète. L’auteur n’est pas payé par la maison d’édition, mais par son employeur : l’université. De plus, la plupart du temps, l’éditeur est payé pour son travail – par les financements publics concernant les publications savantes. Au cours des années, l’éditeur savant a accumulé le privilège d’être payé à l’avance sur ce qu’il publie. Pourquoi est-il payé ? Pour faire un travail d’édition (correction, mise en page…) mais aussi (et surtout) pour diffuser. Avant le numérique, l’unique système de diffusion était le papier ainsi que les canaux des maisons d’édition. Certes, aujourd’hui on se demande pourquoi laisser aux éditeurs ce privilège : les corrections et la mise en forme peuvent être faites au sein de l’université – les maisons d’édition demandent d’ailleurs déjà en partie l’aide non payée des universitaires pour l’évaluation des manuscrits – et la diffusion peut se faire pratiquement gratuitement sur le web. Pourquoi alors paye-t-on les éditeurs ? Cela aurait du sens si le travail de diffusion était excellemment fait et que les contenus devenaient véritablement visibles et accessibles. Mais c’est dans les faits tout le contraire.
  2. La diffusion peut-être garantie sous plusieurs formes : certaines sont plus difficiles à mettre en place que d’autres. La faute des maisons d’édition est de n’en tenter aucune. La première manière d’assurer la diffusion est de faire en sorte que le livre soit présent dans les librairies, si possible en vitrine. Il serait évidemment important de s’assurer également de la couverture médiatique. Les maisons d’édition arrivent rarement à garantir ce type de distribution, mais il est clair que cela ne dépend pas seulement d’elles. Les diffuseurs se font payer cher et ne sont pas enclins à prendre des risques, les libraires non plus. Trop de livres sont publiés et les livres universitaires n’ont pas leur place dans les librairies. En même temps, les éditeurs pourraient cibler une distribution plus restreinte – par exemple, la librairie située juste à côté de l’université où enseigne l’auteur, la même qui est fréquentée en premier lieu par ses étudiants. Mais soit, on peut leur pardonner pour ça aussi. Une autre voie est de rendre le livre disponible sur les plateformes en ligne – on peut ne pas aimer Amazon, mais il y en a beaucoup d’autres. Je me suis moi-même chargé de le faire pour une maison d’édition et il n’y a rien de plus simple – il suffit de suivre le processus et de vérifier que tout va bien. Pourquoi ne le font-ils pas ? La dernière manière est de mettre à disposition des lecteurs potentiels une version numérique – peu coûteuse à produire, toujours disponible et facile à acheter : pourquoi ne le font-ils pas ?

La réponse est simple : pourquoi se soucier de diffuser un livre lorsque l’on est déjà payé ? Pourquoi risquer ? Pourquoi perdre du temps ? Les maisons d’édition aiment leurs privilèges : elles sont payées pour prendre un texte – qui a lui aussi déjà été payé –, le corriger (pas toujours), le mettre en page, l’imprimer et le mettre dans un carton. L’impression est payée en amont par les organismes subventionnaires, les corrections et la mise en forme aussi. Pourquoi perdre du temps et risquer de l’argent pour distribuer ? À la limite, et sans rien faire, des bibliothécaires hautement motivés pourront démarcher intensément afin d’arracher quelques copies du carton – en les payant bien comme il faut.

En bref, nous payons les maisons d’édition avec de l’argent public pour prendre en otage la connaissance que nous produisons avec des fonds publics.

Ce modèle est aberrant : soit il est amené à changer, soit les maisons d’édition doivent disparaître.

Certes, elles se plaignent de l’apparition du numérique, car cette « nouveauté » remet en question leur équilibre : d’autres modèles sont possibles.

 Livre numérique… Owni/Flickr, CC BY-NC

Livre numérique… Owni/Flickr, CC BY-NC

Les solutions passent par la gratuité

  1. Les connaissances universitaires doivent être mises à disposition en accès libre : elles sont payées par le public. Il semble donc nécessaire que tous les livres produits soient disponibles gratuitement sur le web. C’est un impératif moral, mais aussi économique : les livres en accès libre sont plus visibles et vendent davantage (c’est ce qu’a démontré l’expérience de la collection Parcours numériques). Dans un monde noyé sous les publications, mettre les ouvrages en accès libre est la meilleure manière d’en faire la publicité.
  2. Il faut réduire ou repenser les financements accordés aux maisons d’édition : de cette manière, elles reviendront à leur métier premier qui est – entre autres – de vendre des livres. Un livre devrait en premier lieu être publié en accès gratuit sur le web. Puis, si un éditeur y croit et a envie de risquer, il pourrait le publier en papier tout en sachant que son retour sur investissement proviendra de la vente : il sera alors poussé à le distribuer. Une solution serait de financer les maisons d’édition sur la base de la diffusion – pas des ventes, mais de la disponibilité. Si le livre n’est pas disponible, pas de financement.
  3. Les éditeurs doivent mettre en place des stratégies intelligentes de diffusion. Par exemple : sauter le diffuseur et cibler des librairies universitaires ou spécialisées particulières – comme la librairie à côté de l’université où enseigne l’auteur. La présence des ouvrages sur plusieurs plateformes de vente en ligne est aussi nécessaire, tout comme la disponibilité d’une version homothétique numérique (PDF, ePub).
  4. Il est nécessaire de comprendre que le numérique et le papier peuvent être complémentaires – j’en ai déjà parlé dans un précédent post de blogue. Le fait de rendre des connaissances disponibles gratuitement en ligne ne réduit pas automatiquement les ventes, bien au contraire. Le métier de l’éditeur est aussi de penser l’arrimage de ces deux formes et d’utiliser ses compétences en matière de diffusion de la connaissance afin de proposer des modèles de lecture et de présentation de contenus différents selon les environnements et les publics.

Éditeurs, oubliez vos privilèges pour retrouver votre prestige !

Pour résumer, si les éditeurs veulent continuer à exister, il faut qu’ils oublient leurs privilèges et qu’ils recommencent à proposer les services qui ont rendu leur existence nécessaire depuis le XVIIIe siècle : leur capacité à mettre en forme un contenu, à l’adapter au public, à le décliner sous différentes formes, à le rendre compréhensible, agréable et disponible et, enfin, à le faire circuler.

Chers éditeurs, vous pouvez le faire ! La perte de vos privilèges pourrait être, si vous la saisissez, l’opportunité de renouer avec votre prestige passé.

En attendant, je continue de rêver à un monde où les éditeurs recommenceraient à nous aider à faire circuler le savoir.

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Marcello Vitali-Rosati, Professeur agrégé au département des littératures de langue française, Université de Montréal

Site web de l’auteur

This article was originally published on The Conversation. Read the original article.

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Chercheurs, votre travail est payé avec des fonds publics ! – 2e catilinaire

Suite à mon billet contre les éditeurs, plusieurs amis m’ont fait remarquer qu’une autre catégorie portait sa responsabilité dans la prise en otage du savoir : nous, les chercheurs.

En effet, le modèle pervers des maisons d’édition – cautionné et revendiqué par une partie de leurs dirigeants dans cette tribune tout à la fois délirante et drôle – est soutenu par les pratiques des chercheurs et par leur – notre – indifférence quant à la circulation de leurs – nos – productions intellectuelles.

Mais avant d’attaquer mes collègues, je reviens un instant sur les déclarations des amis éditeurs dans leur tribune publiée sur Le Monde. Ceux-ci proclament que les éditeurs font un grand travail de sélection, de mise en forme et de diffusion…

La sélection, du côté des éditeurs, est faite selon des critères commerciaux : ils choisissent le plus vendeur. La sélection scientifique est réalisée par les chercheurs eux-mêmes – avec le peer review. Par ailleurs, les directeurs de collection – qui font les choix de publication – sont très souvent des universitaires non rémunérés.

La mise en forme ? Plusieurs des signataires de la tribune dirigent des maisons d’édition qui ne payent même pas un relecteur pour corriger les manuscrits – je le sais par expérience. Ce qu’ils nous font payer, c’est uniquement une impression, très souvent de mauvaise qualité – désormais peu de personnes distinguent une impression offset d’une impression numérique et je constate que la plupart des livres publiés par ces « grands » éditeurs sont imprimés en numérique.

Mais, chers collègues, la responsabilité est aussi la nôtre. Pour plusieurs raisons :

1. Des raisons de carrière. Avouons-le, ce qui nous intéresse est de faire carrière et d’être mieux payé. Et nous publions pour pouvoir ajouter une ligne sur notre CV. Donc pourquoi se soucier de la diffusion et de l’accessibilité ? Nous préférons obtenir un bon tampon d’un grand éditeur afin de satisfaire le comité de promotion, qui risque au contraire de ne pas (ou mal) considérer une publication numérique hors des circuits classiques.

2. Nous aimons « le papier ». Cette attitude snob n’a pas lieu d’être. J’aime beaucoup la mer, mais je ne demande pas qu’on me paye avec les fonds publics mon séjour sur une plage grecque. Le papier est un luxe : si nous l’aimons, nous n’avons qu’à l’acheter – en finançant ainsi les éditeurs qui pourront continuer à en publier. Les fonds publics payent la production et la diffusion des contenus, non le plaisir de toucher les pages d’un ouvrage. D’autant que la plupart d’entre nous ignore tout du processus de production d’un livre et ne fait aucune différence entre un beau livre (imprimé en offset par exemple) et un objet médiocre (certaines impressions numériques dont les pages se décollent immédiatement).

3. Nous manquons de temps. Il s’agit là d’un argument fréquent lorsqu’on demande aux collègues de faire l’effort de mettre leurs textes à disposition dans une archive institutionnelle – ce que la plupart des éditeurs permettent ! Vous n’avez pas le temps ? Vous êtes pourtant payés pour ça ! Que penser d’un médecin qui, après vous avoir diagnostiqué, vous annoncerait qu’il n’a pas le temps de rédiger votre ordonnance ?

Quelles solutions proposer ?

Je suggère aux amis qui croient à la nécessité morale de l’open access d’arrêter de citer les textes qui ne sont pas en accès libre. Et je propose aux institutions d’arrêter de comptabiliser les textes non libres pour des fins de carrière. Je ne vois pas pourquoi l’institution devrait prendre en compte un travail qu’elle a déjà payé deux fois et qui ne lui a pas été livré.

Source : Blog de l’auteur

Livres en accès libre de l’auteur

Tous mes livres sont disponibles en accès libre et gratuit, en pdf et/ou sur une plateforme de lecture en ligne.

Pour y accéder, voici la liste détaillée :

Vitali-Rosati, Marcello. Égarements. Amour, mort et identités numériques. Cultures Numériques. Paris: Hermann, 2014.
Eberle-Sinatra, Michael, and Marcello Vitali-Rosati. Pratiques de l’édition numérique, 2014.
Vitali-Rosati, Marcello. S’orienter dans le virtuel. Paris: Hermann, 2012.
Vitali-Rosati, Marcello. Corps et virtuel : itinéraires à partir de Merleau-Ponty. Paris: Harmattan, 2009.

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Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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