Transitions : ce que le numérique fait aux transformations du monde… via InternetActu

Transitions : ce que le numérique fait aux transformations du monde…

Par Jacques-François Marchandise    le 28/04/15

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A l’occasion de la parution du 5e Cahier d’enjeux et de prospective de la Fing, nous reprenons ici la réflexion qui le parcours sur le rôle du numérique dans les transitions auxquelles nous sommes confrontés.

Comment le numérique impacte-t-il les transformations du monde ? Quelle action spécifique le numérique a-t-il sur notre avenir ? Sur quoi agit-il ? Que remet-il en cause ?

Soit un monde, le nôtre, dont les principes organisateurs cessent peu à peu de fonctionner comme auparavant sous la pression :

  • de tendances lourdes, sur lesquelles nous n’avons guère d’influence à horizon visible : le changement climatique, l’épuise­ment de nombreuses ressources naturelles, le vieillissement de l’Occident et d’une partie de l’Asie…
  • de tensions internes que nous ne savons plus contenir : l’explosion des inégalités, l’ingouvernabilité de la finance, le poids des économies mafieuses, la recherche parfois violente de sens, de certitudes et d’appartenance…
  • d’innovations et de pratiques émergentes qui, en s’étendant et s’agrégeant, finissent par substituer leurs mécanismes nouveaux aux anciens : pour ne parler que d’eux, le numérique et ses pratiques subvertissent à la fois les règles de l’économie de marché (rendements croissants, effets de réseaux, ‘communs’…) et celles des modèles administrés (horizon­talité, transparence, ouverture…).

Ce monde n’a d’autre issue que de changer. Et alors ? Le monde a changé bien des fois dans le passé, qu’y a-t-il de neuf cette fois ? Ceci : que, confronté d’une part à sa finitude (celle des ressources et de l’écosystème) et à son unification (par les médias, les réseaux… et les défis environnementaux), il doit pen­ser et choisir sa destination ; et se tailler un chemin dans cette direction ; en sachant bien que chaque pas, chaque choix d’orientation, modifie un peu le point d’arrivée.

Nous venons de décrire une transition, avec tous ses ingrédients : un système complexe ; un état de départ rendu instable par des changements venus de l’intérieur comme de l’extérieur ; et son passage vers un nouvel état significativement différent du précédent, en empruntant un chemin de transformation plus ou moins long, escarpé et incertain.

« Par transition on désigne aujourd’hui une phase très particulière de l’évolution d’une société, où celle-ci rencontre de plus en plus de difficultés, internes et/ou externes, à reproduire le système économique et social sur lequel elle se fonde et commence à se réor­ganiser, plus ou moins vite ou plus ou moins violemment, sur la base d’un autre système qui finalement devient à son tour la forme générale des conditions nouvelles d’existence. »

Maurice Godelier, La théorie de la transition chez Marx.

Nous savons nécessaire une transition ‘durable’ de notre modèle de développement. Nous le savons même depuis longtemps : pour certains depuis le rapport du Club de Rome sur les ‘limites de la croissance’ en 1972 ; ou le rapport Brundtland (1987) qui installe l’expression ‘développement durable’ et conduit à la création du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC, 1988) ; ou le premier « Sommet de la Terre » à Rio en 1992, d’où est issu l’Agenda 21 ; en tout cas depuis son successeur à Kyoto (1997), où fut signé le Protocole du même nom.

Pourtant la transition écologique n’a pas eu lieu. Elle est à peine engagée. Nos manières de vivre, de produire, de consommer, de nous déplacer, n’ont guère changé. Si le ‘bilan carbone’ de l’Europe semble s’être amélioré depuis que les engagements de Kyoto ont été pris, elle le doit dans une large mesure à la délocalisation de son industrie. De rapport en rapport, le GIEC alerte :

« Malgré la mise en place de plus en plus fréquente de politiques visant à les réduire, les émissions de gaz à effet de serre ont augmenté de 2,2 % par an entre 2000 et 2010 ; c’est plus que sur la période 1970-2000, au cours de laquelle ces émissions ont aug­menté en moyenne de 1,3 % par an 1. »

Synthèse du 5e rapport du GIEC par le Réseau Action Climat.

Alors, à part démissionner, on fait quoi ?

  • On tente de faire mieux à la prochaine conférence internationale, par exemple la COP21 à Paris fin 2015. Les résultats des 20 précédentes éditions n’invitent pas à l’optimisme…
  • … On anticipe le pic pétrolier et le changement climatique en se repliant sur la recherche pragmatique d’une ‘résilience’ locale : c’est l’approche des ‘villes en transition’…
  • … On réduit la taille du problème pour passer de l’échelle de la Planète à celle d’une ville, d’un réseau, d’un marché, d’une grande entreprise… les ‘agendas 21’ adoptés par des villes et des entreprises, les travaux du Knowledge Network for System Innovations and Transitions (KSI) néerlandais se situent à cette échelle…
  • … Ou encore, on regarde autour de nous, à la recherche de forces suffisamment puis­santes pour produire des changements majeurs dans les systèmes apparemment les plus figés.

Et parmi ces forces de changement, il y a le numérique…

… Pas celui qui fournirait magiquement les solutions à nos maux économiques, sociaux et environnementaux : le numérique est aussi l’un des produits, l’une des manifestations de notre modèle de développement non soutenable. La recherche de réponses purement techniques au vieillissement de la population, ­à la surconsommation de ressources ou au changement climatique est en fait timorée et conservatrice : elle n’est pas et ne sera jamais à la hauteur de l’enjeu (aucune technique ne peut permettre à elle seule d’atteindre le ‘facteur 4’, la division par 4 de nos émissions d’ici 2050 à laquelle la France et l’Europe se sont engagées) ; et elle produit généralement toutes sortes d’effets secondaires (les téléservices engendrent de nouveaux déplacements, le recours excessif aux automates pour ­soigner les personnes âgées crée de la solitude et aggrave leur état…).

… Mais plutôt cette force vitale qui en fait aujourd’hui le pôle d’attraction de millions d’innovateurs et d’entrepreneurs et la source de la transformation d’à peu près tous les secteurs, tous les domaines d’activité humaine, toutes les organisations, tous les territoires…,

  • celle qui a transformé pour toujours le paysage des réseaux, des médias et de la culture, avec l’internet, le web, la ‘convergence’ via la dématérialisation, le ‘pair à pair’,
  • celle qui a donné naissance aux réseaux sociaux, au jeu vidéo comme ‘huitième art’, au mobile, au GPS, qui ont si profon­dément transformé notre quotidien,
  • celle sur laquelle s’appuient Wikipédia comme BlaBlaCar, Uber comme le logiciel libre, Amazon comme edX, pour transformer tout un marché à leur bénéfice ou même en créer un tout neuf,
  • celle de la fulgurante propagation de #jesuischarlie, des lanceurs d’alerte, des printemps arabes… et des vidéos de Daech adressées aux jeunesses perdues du monde ? Oui, c’est bien la même force.

Une transition, des transitions ?

– Transition démocratique : d’une société autoritaire vers une société démocratique, l’expérience des dernières décennies montrant qu’une telle transition n’a rien de linéaire ni même d’irréversible.

– Transition démographique : depuis des ‘sociétés primitives’ à forte natalité et forte mortalité, vers des sociétés ‘avancées’ où natalité et mortalité sont toutes deux basses, cette transition étant fortement liée à l’éléva­tion du niveau de vie, du niveau d’éducation et bien sûr, à l’émancipation des femmes et la contraception.

– Transition économique 1 : pour Marx, le passage d’un mode de production ancien à un autre plus avancé, dans lequel les rapports de production sont plus conformes au niveau atteint par les forces productives – passant en général par une époque de révolution sociale. Le capitalisme était censé céder la place au socialisme et le socialisme, au communisme.

– Transition économique 2 : depuis la mutation économique chinoise et la chute du mur de Berlin, le passage d’un système économique planifié à une économie de marché.

– Transition écologique : le passage d’un mode de développement (production, consommation…) non soutenable à un mode soutenable d’un point de vue économique, social et environnemental – pouvant aller, dans la suite du rapport du Club de Rome (1972), jusqu’à la ‘grande transition’ vers un équilibre global qui ne repose plus sur la croissance économique.

– Transition énergétique : le passage d’une production et d’une consommation énergivores et appuyées sur les énergies fossiles, à des modes ‘frugaux’ et appuyés sur des énergies renouvelables, mais sans remise en cause de la croissance. Son objectif consiste principalement à augmenter l’efficience énergétique et ‘décarboner’ le mix énergétique.

– Transition numérique, micro : basculement d’une entreprise ou d’une organisation vers des formes de produc­tion, de travail et d’organisation, d’innovation et de relation aux marchés, de gouvernance… appuyées sur le numérique et les cultures numériques, et adaptées aux pratiques numériques des autres parties prenantes.

– Transition numérique, macro : transformation globale touchant, l’un après l’autre, tous les secteurs de la société et de l’économie, sous l’effet conjoint des nouvelles possibilités technologiques, des nouvelles pratiques sociales numériques, des nouvelles formes de création de valeur et d’innovation ou encore, des évolutions des médias, des institutions et de l’action collective provoquées ou appuyées par le numérique.

Ce numérique-là, qui englobe mais dépasse l’informatique, a une affinité naturelle, presque physique, avec le changement. En transformant (presque) tout objet en octets et toute action en programme, il rend les uns et les autres à la fois plus plastiques et plus homogènes, donc plus aisés à recombiner. En interconnectant personnes, octets et programmes, il étend à l’infini la diversité des acteurs comme le nombre de leurs combinaisons possibles – et par conséquent l’incertitude, jusqu’à une forme d’incertitude radicale qui devient notre état normal.

Cette force a une sorte de direction : les trans­formations numériques possèdent plusieurs caractéristiques communes. Mais elle n’a pas vraiment de but : qui saurait dire à quoi ressemble le monde d’après la/les transition(s) numérique(s) ? Explorant successivement les ‘Promesses’ du numérique (en 2013) puis les ‘Controverses’ qui se développaient autour de lui (en 2014), les cycles précédents de ‘Questions Numériques’ montraient à la fois le flou des perspectives et l’intensité des désac­cords qui opposent ceux qui réfléchissent au sens des transformations numériques.

Le numérique change tout. C’est sa force. Mais il ignore en quoi. C’est sa faiblesse.

Si une transition associe un chemin à un but, le numérique a une idée assez précise du chemin mais pas du point d’arrivée.

En revanche, les autres transitions aujourd’hui considérées comme souhaitables, à commencer par les transitions écologique et démocratique, ont en quelque sorte le problème inverse : elles savent assez bien dire où elles nous emmènent, et assez mal dire comment.

Ces récits de transition sont faits pour se rencontrer. Ils ne le font pas assez. Nous avons l’ambition de changer ça.

Mais un autre motif nous anime également : contre le fatalisme et le déterminisme, proposer un outil pour penser et engager des changements de systèmes

Parce que c’est maintenant et pas dans 10 ans…

  • que l’action publique doit se coproduire avec les citoyens,
  • que l’École doit se reconnecter à la pulsation du monde,
  • que la santé doit devenir sociale, préventive et holistique,
  • que les territoires doivent réécrire un récit collectif à la fois frugal, inclusif et désirable,
  • que les entreprises doivent redevenir un lieu d’épanouissement pour les gens,
  • que la recherche…,
  • que les médias…,
  • que la démocratie…,
  • que la ‘culture’…,
  • que les mobilités…,
  • que l’Europe…,
  • que… [complétez ici la liste des ‘systèmes’ qui, selon vous, ne peuvent pas différer plus longtemps leur propre transition ]…

Cette édition de ‘Questions Numériques’ peut d’abord se lire comme une invitation à sortir du fatalisme (« ça fait 30 ans qu’on en parle ! », « à mon échelle je ne peux pas faire grand-chose ») ou du déterminisme (« l’avenir – radieux ou sombre – est écrit »).

  • Un, nous pouvons tous penser des transformations à l’échelle des systèmes dont nous sommes des agents.
  • Deux, ce faisant nous réalisons qu’il existe plusieurs histoires de transition, avec plusieurs fins, qui dépendent de nous.
  • Trois, en racontant ces histoires, nous nous y projetons et nos actes influencent l’avenir commun comme le nôtre propre.

C’est ce à quoi vous invite cette édition de Questions Numériques.”

Le récit des transitions écologiques…

– ne fait en général guère de place aux technologies, en dehors des technologies relatives à l’énergie,

– considère en fait la technologie avec méfiance, comme un symbole du mode de développement dont il s’agit de sortir,

– ou alors, s’agissant du numérique, lui assigne un rôle purement instrumental, de l’ordre de la mesure, de l’optimisation ou de l’anticipation.

Le récit des transitions numériques…

– a durant de longues années totalement négligé les questions environnementales,

– se présente aujourd’hui, souvent, comme une solution évidente à ces ques­tions, par les vertus de l’optimisation, de la dématérialisation et du partage,

– sous-estime la complexité des défis, les effets systémiques, les conflits d’intérêt et les enjeux (géo)politiques.

Les auteurs

Jacques François Marchandise, Daniel Kaplan, Sophie Mahéo.
Et tous les participants aux ateliers de prospective participative de la Fing.

Source

InternetActu

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Paternité-Pas d’utilisation commercialede CC

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Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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