QUÉBEC – Livre numérique : évolution, révolution, vraie révolution, révolution (très) tranquille ?

revolution_lapresse

La Presse + a publié dans son édition du 15 février dernier (2015) un dossier sur le livre numérique sous le titre «Une révolution (très) tranquille».

Il n’en fallait pas plus pour faire réagir l’un des dirigeants de l’une des entreprises impliquées dans le domaine du livre numérique au Québec et identifiée dans le dossier de La Presse + pour son entrepôt numérique, monsieur Clément Laberge, vice-président principal de la firme De Marque. Ce dernier a publié un billet ce matin sur son blogue sous le titre «Révolution? Quelle révolution?» Je croyais d’emblée qu’il allait nier une fois de plus toute révolution au profit d’une simple évolution, comme j’ai eu l’occasion d’en discuter avec lui par le passé.

Voir notre article :

Clément Laberge, le coordonnateur du projet d’entrepôt numérique de l’Association nationale des éditeurs de livres ne croit pas à la révolution dans le domaine du livre

Mais son billet nous laisse plutôt voir un changement de discours. Il parle désormais de «révolution» et même de «vraie révolution». Voici un extrait de son billet introduit par sa réaction au titre du dossier de La Presse + :

Une révolution très tranquille? Peut-être… mais quelle révolution? Vendre les livres dans un nouveau format? Une révolution? Vraiment?

Et si la révolution c’était plutôt la capacité d’utiliser de nouveaux vecteurs pour rejoindre de nouveaux types de lecteurs? Des outils qui permettent aux auteurs et aux éditeurs d’être en contact direct avec les auteurs? D’en comprendre mieux les habitudes et les intérêts? L’apparition de circuits de vente plus courts? Plus dynamiques? Où qui font appel à de nouveaux types d’intermédiaires? La possibilité de renouveler le marketing du livre? Une facilité accrue de lier le livre à d’autres produits culturels? Et quoi encore? Sans oublier l’exploration de nouvelles manières de raconter des histoires.

Est-ce qu’on s’intéresse à tout ça aujourd’hui? Certainement pas assez en tout cas. Et ça passait plutôt à côté du radar de LaPresse+ (pas complètement — mais presque). Et c’est dommage — parce que c’est là qu’on est rendu… et la vraie révolution c’est là qu’elle se trouve.

S’être donné les moyens de produire, de distribuer et de vendre les livres publiés ici sous divers formats numériques, c’était nécessaire, c’était un point de départ — mais si on s’arrête à ça, on passe à côté du plus important, non?

Faudrait s’y mettre (très) rapidement.

Source : Révolution? Quelle révolution? Jeu de mots et d’images, le blogue personnel de Clément Laberge

Je suis heureux ! Monsieur Laberge reconnaît enfin que le monde du livre vit une révolution. Et il n’est jamais trop tard pour reconnaître le caractère révolutionnaire des changements dans le milieu du livre.

Mais (il y a toujours un «mais» avec moi), la négation de cette révolution pendant des années semble bien avoir eu des effets pervers. Si je lis bien entre les lignes du billet de monsieur Laberge, l’évolution consistait à se donner « les moyens de produire, de distribuer et de vendre les livres publiés ici sous divers formats numériques». Aujourd’hui, cette évolution étant réalisée, monsieur Laberge souligne qu’il s’agissait d’«un point de départ» et qu’il ne faut pas qu’«on s’arrête à ça», car «on passe à côté du plus important, non?» Bref, que l’évolution aura été utile que si elle débouche sur une révolution, la vraie révolution.

Je crois que l’usage du terme «évolution» par opposition à «révolution» relevait d’une stratégie marketing. Une évolution effraie toujours moins qu’une éventuelle révolution. Mais ce n’était qu’une stratégie marketing maquillant la révolution en cours.

L’invitation de monsieur Laberge à ne pas s’arrêter à ça, aux «moyens de produire, de distribuer et de vendre les livres publiés ici», résonne en moi comme un constat d’arrêt sur image. Ayant évolué en se donnant les moyens, l’industrie du livre se croyait au bout de sa course. Monsieur Laberge précise aujourd’hui qu’il s’agissait d’un point de départ. Il y a des éditeurs déçus comme en témoigne le dossier de La Presse +.

«Le livre numérique, c’est juste une plateforme supplémentaire pour nous, sans plus» déclare Jean Paré, directeur général chez Guy Saint-Jean éditeur, aux journalistes de La Presse +. Dommage que le livre numérique soit ainsi perçu par un éditeur, mais c’est ainsi qu’il fut présenté dès le départ à l’industrie québécoise du livre. J’interprète cette perception comme l’un des effets pervers du marketing du livre numérique comme une simple évolution plutôt que pour ce qu’il est vraiment, une révolution.

Lise Bergevin, directrice générale chez Leméac, «un des rares éditeurs québécois qui ne proposent aucune version numérique de leurs livres», soutient que «c’est juste qu’on ne m’a pas convaincue que c’était une chose indispensable pour le développement de la littérature». Visiblement, la (sous)représentation du livre numérique comme une évolution «nécessaire» n’a pas eu l’effet d’entraînement escompté sur tous.

Se donner les moyens dans le cadre d’une évolution est une chose, se donner les moyens dans le cadre d’une révolution en est une autre.

Par exemple, monsieur Laberge parle de la révolution dans les communications entre les auteurs et leurs lecteurs : «Et si la révolution c’était plutôt la capacité d’utiliser de nouveaux vecteurs pour rejoindre de nouveaux types de lecteurs? Des outils qui permettent aux auteurs et aux éditeurs d’être en contact direct avec les auteurs?»

À la Fondation littéraire Fleur de Lys, nous l’avons compris dès le début de nos activités en 2003. Une page «Communiquer avec l’auteur» informant les lecteurs de l’adresse courriel de l’auteur, de l’adresse de la page dédiée à son ou ses livres dans notre librairie en ligne, et celle de son blogue ou de son site web fut ajoutée à tous nos livres, version papier et version numérique. Les mêmes données furent incluses dans chaque page web de chaque titre.

Malheureusement, la très grande majorité des éditeurs québécois s’érigent encore comme une muraille de Chine entre leurs auteurs et leurs lecteurs. Ils saisissent peu ou mal le sens de la révolution dans les communications auteurs/lecteurs dans le contexte des nouvelles technologies. Et bon nombre d’auteurs sont complices de leurs éditeurs de par leur absence quasi totale du web qui prive leurs lecteurs de toute accessibilité directe. Ces auteurs et ces éditeurs croient encore que la communication avec le lecteur se limite à la publication, la promotion et la vente de l’œuvre.

Pendant que le milieu du livre se plaint régulièrement de ne pas disposer de suffisamment d’espace dans les médias, il n’ouvre pas les canaux de communication directe avec les lecteurs.

Et non, il n’y a pas de révolution dans le monde du livre au Québec. Les évolutionnistes ont gagné leur pari : mettre en place des moyens pour tirer un revenu du livre numérique et des subventions de l’État. Car ici, personne dans le milieu du livre ne monte d’une marche sans l’aide financière de l’État.

Je reconnais toutes les raisons évoquées par le milieu du livre pour justifier cette aide de l’État. Mais (un «mais» en suit toujours un autre avec moi), je demande à l’État de ne pas laisser l’industrie seule juger elle-même de ce dont elle a besoin. Le temps où l’État donnait le Bon Dieu sans confession est révolu.

Notre industrie du livre n’est pas assez mature pour déterminer si c’est une évolution ou une révolution qui pointe à l’horizon.

Le gouvernement doit imposer des cahiers de charges et des retombées précises à l’industrie du livre.

C’est là l’une des recommandations de la Fondation littéraire Fleur de Lys dans son mémoire «Le poids de la culture québécoise sur le web» déposé à la ministre de la Culture et des Communications, madame Hélène David, la semaine dernière. La proposition n’est pas nouvelle puisque nous parlions déjà d’une approche donnant-donnant entre l’État et l’industrie du livre dans notre mémoire à la commission parlementaire sur le prix unique du livre en 2013.

J’aime notre industrie du livre, qu’on n’en doute pas. Mais mon amour n’est pas aveuglé par des intérêts personnels ou professionnels. Et je ne lui consacrerais pas autant de temps par simple goût de la divergence.

Je crois que tous les Québécois doivent s’intéresser de très près au livre et à la lecture. Et c’est dans ce but que la Fondation littéraire Fleur de Lys s’est donné une mission d’éducation populaire. Cette mission fait écho au propos du président de l’Associataion nationale des éditeurs de livre à la suite de sa participation à commission parlementaire sur le prix unique du livre à l’effet que l’industrie du livre demeure méconnue de la population :

«Je l’ai affirmé dès le début : le livre ne fait pas de bruit. Les gens du livre non plus. Ce fut un peu moins vrai cette dernière année, quelques controverses ayant précédé le grand exercice de la Commission parlementaire de la culture. Des hauts cris ont traversé les pages d’opinions des journaux; quelques morceaux de beau linge ont été déchirés en public. Toutefois, au-delà de ces éclairs subits, le monde de l’édition et du livre est méconnu. Les questions et interventions des parlementaires en Commission l’ont pleinement révélé.

Du haut de mon perchoir, Jean-François Bouchard, président, Association nationale des éditeurs de livres, 3 septembre 2013

 

Advertisements

Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

Tagged with: , , , , , , , , , , , ,
Publié dans Actualité au jour le jour
2 comments on “QUÉBEC – Livre numérique : évolution, révolution, vraie révolution, révolution (très) tranquille ?
  1. […] littéraire fait piètre figure au point où on peut se demander s’il naîtra convenable un jour. Nous avons évolué mais nous avons manqué la révolution. Nos livres numérique sont vendus à des prix beaucoup trop élevés, d’où le succès […]

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Magazine littéraire

Ce magazine littéraire est l’œuvre de la Fondation littéraire Fleur de Lys et s'inscrit dans une mission d'éducation populaire au sujet du monde du livre, et ce, tant auprès des auteurs que des lecteurs.

Vous pouvez nous écrire à l'adresse suivante :


contact@manuscritdepot.com

Archives
%d blogueurs aiment ce contenu :