Acheter un livre numérique c’est acheter un droit de lecture personnel et non transmissible par Olivier Ertzscheid (affordance.info)

Un article très intéressant signé par Olivier Ertzscheid, maître de conférences en sciences de l’information, au sujet de propriété du livre numérique par le lecteur et les droits de ce dernier face aux droits d’auteur et aux droits de l’éditeur, et publié sur le site affordance.info. Reproduction sous licence Creative Commons ci-dessous.

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Acheter un livre numérique, c’est acheter un droit de lecture personnel et non transmissible.

Je viens de terminer un cours sur la question des bibliothèques numériques, suivi d’un autre cours sur la question du livre numérique. Une vingtaine d’heures au total avec mes étudiants du DUT information et communication de l’IUT de La Roche sur Yon.

Et je tombe ce matin, via un tweet d’Aldus, sur cette page « pédagogique » mise en place par la librairie Decitre. Page qui s’intitule : « Découvrir la lecture numérique« . Découvrons donc. Plutôt basique mais plutôt bien fichu. De petits schémas explicativo-illustratifs qui permettent, en effet, de découvrir la lecture numérique.

Et puis soudain il y a ça :

   « Acheter un livre numérique : c’est acheter un droit de lecture. Ce droit est personnel et non transmissible. »

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Et là ça m’énerve.

C’est même carrément au-delà de l’énervement. Car oui c’est hélas une partie – j’ai bien dit « une partie » – de la réalité. Et malheureusement et à la différence des icebergs, cette partie « émergée » est beaucoup plus important que la partie « immergée ».

Alors pourquoi s’énerver hein ? Après tout, acheter un morceau de musique numérique c’est aussi acheter un droit d’écoute personnel et non-transmissible. Et personne ne semble s’en offusquer outre mesure. Le marché, l’industrie de la musique se porte très bien. L’offre légale des plateformes de streaming et les formules par abonnement existent et cartonnent. Les usages sont là. Tout le monde semble – j’ai bien dit « semble » – y trouver son compte. L’activité d’écoute a passé le cap de la dématérialisation sans grands heurts. Alors pourquoi s’émouvoir ou s’inquiéter que l’activité de lecture fasse de même ?

Et bien parce qu’elle n’y parviendra pas. Jamais. Never. No Way.

Musique d’ambiance et écoute ambiante.

Si aujourd’hui, acheter de la musique revient de plus en plus souvent à acheter un droit d’écoute personnel et non-transmissible et si cela semble gêner beaucoup moins de monde que pour un livre, c’est pour plusieurs raisons. D’abord parce que les acteurs industriels (éditeurs, distributeurs) ont eux-mêmes et dans une même temporalité, façonné le marché, l’offre et les usages, le tout sous l’impulsion et après le déclic constitué par le débarquement de l’iPod. C’est ensuite – et à mon avis surtout – parce que ce bien culturel que constitue « la musique » fut, reste et demeurera un bien culturel multimodal avec une dimension de partage « ambiante ». Je m’explique.

Même si je suis abonné à un quelconque service de streaming (Deezer, Spotify, Itunes, etc.) et même si je ne peux donc pas confier à d’autres un « droit d’écoute » sur ma playlist (sauf dans le cas des playlist partagées, on est d’accord, sauf si je file à quelqu’un mon identifiant et mon mot de passe sur le service, on est d’accord aussi, sauf si je « déclare » plusieurs appareils d’écoute au sein de mon foyer à partir d’un même compte, on est toujours d’accord), il reste possible pour « d’autres » d’entendre les morceaux qui composent ma playlist à la radio, à la télé, sur Youtube, dans une autre offre gratuite d’un autre service de streaming, etc … Bref, la « conversation » reste possible ; bref le référentiel commun peut se construire en miroir, en reflet, en écho ; bref le partage de cette référence culturelle que constitue pour moi tel ou tel morceau est, d’une certaine manière, « déjà » partagé ou « toujours » partageable, accidentellement (passage radio par exemple), ou du fait de la multitude des opportunités d’écoute disponibles (multimodalité).

La lecture d’ambiance n’existe pas. La littérature d’ambiance non plus. Enfin en tout cas pas encore.

Rien de tel pour le livre. Parce que « la lecture n’est pas réductible à une consommation« . Je répète : « la lecture n’est pas réductible à une consommation« . Les étudiants auxquels s’adresse mon cours font partie d’un « cœur de cible ». En plus d’être étudiants en DUT information et communication, ils ont choisi l’option « métiers du livre » et se destinent donc à être bibliothécaires, libraires, éditeurs. Pourtant, depuis maintenant 5 ans que ce cours existe, moins de 10% d’entre eux possèdent aujourd’hui une liseuse et ont une activité « dédiée » de lecture numérique. Chaque année par contre, de plus en plus d’entre eux possèdent (en leur nom propre ou chez leurs parents) une tablette. Ils sont tous abonnés à différents services d’écoute musicale, ils consomment tous des films en streaming (et plutôt légalement qu’illégalement), mais ils sont totalement étrangers à la lecture numérique. Parce que la lecture d’ambiance n’existe pas. Parce qu’elle est une aporie. Alors même eux, eux qui seront demain les principaux prescripteurs et les principaux acteurs, même eux qui devraient pourtant saisir les formidables opportunités offertes par la partie immergée de l’iceberg des usages, même eux qui sont en « métiers du livre », même eux se rattachent à la lecture papier, au livre papier.

Steve Jobs avec son iPod et dans son sillage les majors de l’industrie du disque, ont offert à une génération entière non pas un « droit d’écoute » mais un affranchissement de contraintes matérielles et pécuniaires (le prix d’un CD) qui étaient – d’ailleurs souvent légitimement – perçues comme autant d’entraves ou d’empêchements sur leur « désir d’écoute ». C’est parce que ce désir d’écoute fut satisfait que l’on accepta d’aliéner quelques-uns de nos pourtant essentiels droits d’écoute.

Le livre numérique tel qu’il est présent chez les grandes plateformes de diffusion/distribution ne répond aujourd’hui à aucun désir. Il n’offre aucune perspective d’affranchissement. L’offre de livres numériques a émergé de manière tellement chaotique, de manière tellement complexe, de manière tellement asynchrone des usages et des pratiques, qu’elle est devenue littéralement illisible. Sauf peut-être du côté de chez Amazon et de son offre Kindle Unlimited. Mais à quel prix. Au prix de quelles contraintes, de quelles aliénations.

« Acheter un livre numérique : c’est acheter un droit de lecture. Ce droit est personnel et non transmissible. »

Mais de quel droit parle-t-on vraiment ?

Voilà pourquoi je commence toujours mon cours par cet article de Stallman sur « les dangers du livre électronique« .

Voilà pourquoi tant que nous en resterons là (le « droit de lecture personnel et non transmissible ») nous contribuerons tous autant que nous sommes à réduire l’activité de lecture à une activité de consommation comme une autre.

Voilà pourquoi le « marché » du livre numérique ne décollera jamais réellement en France, ou que seuls quelques grands oligopoles consommatoires (Amazon, Apple, Google) en seront les hérauts.

Voilà pourquoi il est absolument vital que les quelques-uns, courageux, pionniers, qui ont fait le choix de fabriquer et/ou de vendre des livres et non des droits de lecture soient présents dans l’offre des mêmes grands oligopoles consommatoires.

Mais comme en y étant présents ils seront également soumis aux « droits de lecture » imposés, voilà pourquoi il est vital que d’autres circuits, que d’autres « chaînes » se mettent en place.

Voilà pourquoi il est une nouvelle fois urgentissime de s’interroger sur les modèles connus de « l’allocation » et de « l’acopie ».

Voilà pourquoi la seule question qui vaut aujourd’hui, au-delà des discours déclinistes ou iréniques sur « l’avenir du livre à l’ère du numérique », voilà pourquoi la seule question qui vaut est celle de savoir si la lecture est réductible à un trafic comme un autre dans le cadre d’une économie de l’attention qui continuera d’englober l’ensemble de nos pratiques culturelles.

Ou alors continuons de buter des vieillards.

« Quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle » écrivait Amadou Hampâté Bâ. Si les bibliothèques numériques de demain ne doivent être bâties que sur des « droits de lecture personnels et non transmissibles », nous n’aurons plus à nous inquiéter de la mort des vieillards, car nous les aurons tués dès leur entrée dans l’âge d’homme, dès leur entrée dans l’âge de lire.

Ertzscheid Olivier, « Acheter un livre numérique c’est acheter un droit de lecture personnel et non transmissible. », Affordance.info, ISSN 2260-1856. Date de publication: 25 janvier 2015. [En ligne] http://affordance.typepad.com//mon_weblog/2015/01/acheter-livre-numerique.html

Source : affordance.info

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Source : Édition équitable

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