L’Association des libraires du Québec change son discours pour expliquer les fermetures de librairies

Désormais, l’Association des libraires du Québec fait directement référence aux départs à la retraite des libraires sans reprise du commerce par une relève pour expliquer les fermetures de librairies. Ce n’était pas pas le cas dans le cadre de la demande de l’Association en faveur de l’instauration d’un prix unique du livre. Elle accusait alors uniquement la concurrence.

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Intervention de la Fondation littéraire Fleur de Lys le 19 août 2013 devant la commission parlementaire sur le prix unique du livre (voir la vidéo). Renée Fournier, libraire, Serge-André Guay, président éditeur, et Pierre Bonin, auteur et directeur de la collection du domaine public.

La Fondation littéraire Fleur de Lys avait informé la commission sur le prix unique du livre qu’une bonne partie des fermetures de librairies s’expliquait, non pas par la concurrence, mais par les départs à la retraite sans reprise du commerce par une relève.

Dans son mémoire à la commission parlementaire sur le prix unique du livre, l’ALQ accusait uniquement la concurrence de pousser des librairies à la fermeture.

Mais lors de son audition devant la même commission parlementaire, l’ALQ faisait allusion au départ à la retraite des libraires sans aucune relève (= fermeture de la librairie) mais liait cette absence de relève au manque d’attrait du commerce du livre causé par la faible rentabilité des librairies, ici encore expliquée par la concurrence :

«Mme Fafard (Katherine) : Évidemment, la relève, on dit qu’il y a… 58 % des propriétaires actuels ont plus de 50 ans. Sauf qu’en parlant de la relève il faut faire le lien aussi avec cette rentabilité-là, qui n’est pas au rendez-vous. Pourquoi les gens qui sont prêts à partir à la retraite ne trouvent-ils pas des gens pour reprendre leur commerce? Alors, oui, il y a des problèmes de relève, mais ils sont liés à cette rentabilité-là. Tout revient à ça.»
Source : Commission parlementaire sur le prix unique du livre, 21 août 2013, transcription de l’audition de l’Association des libraires du Québec.

Voila que cette concurrence a pris le bord au profit des départs à la retraite dans le discours de l’Association des libraires du Québec. On peut le constater dans l’une des réponses de la directrice générale de l’ALQ, Katherine Fafard, au journaliste David Rémillard du quotidien Le Soleil le 11 janvier dernier (2015) :

«Si bien que, depuis 2008, le Québec est en déficit de 23 librairies. Le manque de relève, mais aussi le manque de soutien, pourrait expliquer cette situation.» Katherine Fafard, directrice générale, Association des libraires du Québec (ALQ)

Source : Bryan Perro lance un cri d’alarme pour le livre, David Rémillard, Le Soleil, 11 janvier 2015

Et le nouveau discours de l’ALQ fait son petit bonhomme de chemin jusqu’en région comme on le constate à la lecture d’un article paru dans l’hebdomadaire local Le Peuple-Lévis au sujet de la vente et de la reprise d’une librairie :

«(…) alors que de nombreuses librairies indépendantes ont fermé leurs portes au Québec. C’est bien souvent par manque de relève.

«Il était impensable que ce commerce, avec autant d’histoire, ferme ses portes par manque de relève», lance Mme Lavoie.»

Source : La Librairie H. Fournier demeure une entreprise familiale, Pierre Duquet, Le Peuple-Lévis, 23 janvier 2015

Maintenant que le gouvernement du Québec a rejeté l’idée d’une loi instaurant un prix unique du livre, l’Association des libraires du Québec change de discours pour expliquer les fermetures de librairies en mettant de l’avant les départs à la retraite sans relève.

Dans notre Dossier sur le prix unique du livre, on peut constater que la Fondation littéraire Fleur de Lys a mis en garde les membres de la commission parlementaire sur le prix unique du livre face à l’explication des fermetures de librairies par la concurrence. En fait, il s’agissait de la toute première observation communiquée dans notre mémoire à la commission sous le titre : «Une explication incomplète des fermetures des librairies». En voici le texte :

4. OBSERVATIONS

4.1 PREMIÈRE OBSERVATION :

Une explication incomplète des fermetures des librairies

Plusieurs intervenants justifient leur demande d’une réglementation du prix unique du livre par les fermetures des librairies indépendantes au cours des dernières années.

Dans l’Étude sur la réglementation du prix du livre au Québec on peut lire au sujet de la concurrence des magasins à grande surface et des grandes librairies en ligne :

«La première conséquence est l’impact négatif sur la rentabilité de la librairie. En effet, les best‐sellers étant les ventes les plus rentables, le déplacement de ces ventes vers les grandes surfaces entraîne une diminution du bénéfice brut, ce qui crée un impact majeur sur la rentabilité de la librairie.»

Monsieur Serge Poulin, président de l’Association des libraires du Québec a déclaré à la table ronde « Nos livres à juste prix : l’état des lieux » tenue le 16 novembre 2012 dans le cadre du Salon du livre de Montréal en 2012 (la déclaration est tirée du Compte‐rendu pour le site Internet du Salon du livre de Montréal rédigé par Ronald Martel de Martel Communication) :

«Les libraires qui perdurent en ont des sueurs froides. De plus, ils doivent faire face à la dispersion des clientèles qui fréquentent les grandes surfaces et d’autres points de vente. Le prix réglementé, c’est une nécessité, une mesure importante pour sauver les librairies.»

Le milieu déplorait alors 16 fermetures de librairies dans les 10 dernières années et il accuse la concurrence des points de ventes de livres au rabais qui place ainsi les librairies indépendantes dans une situation financière intenable.

Or, notre recherche démontre que cette concurrence est loin d’être la seule explication à ces fermetures. En effet, dans une entrevue accordée à L’observatoire de l’industrie du livre financé par l’École Centrale de Nantes en France, Lise Desrochers, Directrice générale de l’Association des libraires du Québec, annonce que les départs à la retraite de plusieurs libraires entraîneront des fermetures. À la question de Christine Evain, directrice de l’Observatoire :

«C. E. : Quels sont les autres sujets de préoccupation de votre association à l’heure actuelle ? Existe‐t‐il, comme en France, une sérieuse inquiétude à cause des difficultés pour trouver des repreneurs en librairie ?»

La Directrice générale de l’Association des libraires du Québec répond :

«L. D. : Oui, tout à fait. Nous avons fait faire une étude dont les résultats étaient alarmants. Selon cette étude, en 2012, c’est‐à‐dire dans deux ans seulement, 50% de nos membres partiront à la retraite. Cependant, 10% seulement préparent leur départ, ce qui semble indiquer que dans la plupart des cas, il n’y aura pas de reprise : généralement, il faut plusieurs années pour préparer une reprise. Nous avons communiqué ces résultats à nos membres et nous leur avons proposé une formation pour les aider à réfléchir à l’idée d’une reprise : 20% seulement des personnes concernées ont réagi.»

Dans tous les documents traitant du prix unique du livre et/ou de la concurrence que nous avons analysés, on ne retrouve aucune référence à l’impact de ces départs à la retraite sur la situation du réseau québécois des librairies indépendantes. Le sujet est complètement occulté et les fermetures sont uniquement expliquées par la concurrence. Nous observons que les documents analysés fournissent une explication incomplète des fermetures de librairies au cours des dernières années.

Il nous apparaît important de demander quel est le nombre exact de fermetures causées par les départs à la retraite (sans relève) plutôt que d’accepter d’emblée l’explication du milieu du livre associant toutes les fermetures à la seule concurrence.

Source : Mémoire de la Fondation littéraire Fleur de Lys ‐ Commission de la culture et de l’éducation au sujet du prix de vente au public des livres

– Fin de la citation –

La Fondation littéraire constate que son intervention et son mémoire à la commission parlementaire sur le prix unique du livre en 2013 ont eu raison de l’explication biaisée des fermetures de librairies formulée par l’Association des librairies du Québec.

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Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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