La crise de la lecture à l’ère du numérique (Le livre numérique et ses usages) par Bortone Elisa

«Existe-t-il une crise de la lecture ?» Bon nombre de personne répondent par l’affirmative sans élaborer sérieusement ou suffisamment sur le sujet. Ce n’est pas le cas de l’étudiante Bortone Elisa qui signe un excellent dossier intitulé «La crise de lecture à l’ère du numérique» que nous prenons ici la liberté de reproduire et qui fut présenté dans le cadre de l’édition 2014 du séminaire «La littérature du papier au numérique» tenu par le Centre de recherche Hubert de Phalèse dirigé par Michel Bernard et rattaché à l’Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle.

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DOSSIER “LA LITTERATURE DU PAPIER AU NUMERIQUE”
La crise de la lecture à l’ère du numérique
Le livre numérique et ses usages
Bortone Elisa
N° étudiant 21204322
Deuxième semestre 2014

Introduction

Le livre imprimé est le moyen privilégié pour la transmission de la culture depuis cinq siècles. Grâce à l’imprimerie, la culture est devenue accessible pour la plus grande partie de la population. De plus, le processus d’alphabétisation qui s’est produit dans la majorité des pays occidentaux au cours du siècle dernier a contribué à la diffusion massive de la culture. Jamais dans l’histoire le taux d’alphabétisation de la population, et par conséquent le niveau de diffusion du savoir, n’ont été si élevés. Pourtant, à la lecture des actualités, il semble que la lecture traverse ces jours-ci une crise sans précédent et la responsabilité de cette crise est généralement associée à l’apparition du support numérique dans le domaine de la lecture. Il y a donc une tendance à critiquer le nouveau support, et à le considérer comme un danger, étant donné que le livre, jusqu’à présent, était le seul objet culturel à ne pas avoir été « contaminé » par la technologie (ce qui a d’ailleurs contribué à renforcer l’image élitiste qui s’y rattachait et rajouté une aura de prestige à l’objet livre).

Toutefois le problème de la « crise de la lecture » n’est pas si simple à analyser et il n’est pas seulement lié à l’apparition du support numérique. Ainsi le problème n’est pas nouveau. Les médias ont commencé à parler de cette crise bien avant l’apparition du support numérique, déjà dans les années soixante-dix, McLuhan1 prédisait la sortie de La galaxie Gutenberg2 mais il pensait que l’écrit serait remplacé par l’audio-visuel. C’est pourquoi l’analyse de la problématique doit être élargie à un niveau plus général, qui prend en compte toutes les innovations qui ont caractérisé la fin du siècle dernier et surtout les changements de la société. Premièrement, il faut remarquer que c’est l’idée même de lecture qui a changé. Si, avant, la lecture était considérée comme un loisir, dans la société contemporaine elle est souvent associée à la notion d’effort qui, même gratifiant, reste toujours un effort. De plus aujourd’hui, la notion d’effort a elle aussi changé. Alors qu’auparavant l’effort était considéré comme « une valeur essentielle »3, qui est à la base de l’évolution de notre civilisation. C’est grâce à cette valeur que l’on a réussi à créer de nouvelles technologies qui nous facilitent la vie aujourd’hui, et dans le contexte culturel l’imprimerie est la plus significative de ces technologies, car elle a dominé ce secteur durant les cinq derniers siècles.

Ce dossier vise à analyser la « crise de la lecture » dans la société contemporaine, et à saisir dans quelle mesure le numérique peut en être responsable. Il s’agira de brosser le cadre des enjeux qui animent les rapports entre la société contemporaine et la notion de lecture, pour pouvoir ensuite répondre à la question de savoir quelle influence réelle le numérique exerce sur cette dernière.

1. Existe-t-il une crise de la lecture ?

A. Pourquoi parle-t-on de crise ?

Afin de savoir si la « crise de la lecture » existe, il est nécessaire d’établir une définition précise du sujet. Ainsi, la première problématique analysée à l’occasion de l’atelier du livre intitulé « Crise de la lecture ? »4, qui a eu lieu le 26 janvier 2010 sur le site de Tolbiac, fut la suivante : qu’est-ce que la lecture ?

En effet, seule une définition précise du mot « lecture » nous permettra ensuite d’analyser la « crise de la lecture » et de comprendre quels sont les critères à utiliser dans l’étude de l’influence du numérique dans ce secteur. Bien entendu, « une définition universelle et intemporelle de la lecture ne serait qu’un leurre »5. En effet, la notion de lecture ne se circonscrit pas seulement à la lecture d’un livre, comme par exemple un roman, mais il inclut aussi la lecture des actualités, des dossiers-documentaires, des reportages ou des autres formes de narration des récits fictionnels comme par exemple la bande dessinée etc… En d’autres termes, on ne peut pas définir exactement la lecture car toutes les formes de lecture sont liées aux différentes époques et s’adaptent à la demande du public de lecteurs et aux innovations technologiques. Quoi qu’il en soit, la « crise de la lecture » dont on parle depuis des années semble surtout se référer à un type spécifique de lecture : la lecture des romans.

Il faut rappeler tout d’abord que le roman moderne est apparu grâce à Rabelais et Cervantès après l’invention de Gutenberg. A l’image de ce qui s’est produit à l’époque, il est possible qu’avec la disparition de son support original, c’est-à-dire le livre papier, le roman disparaisse avec lui.6 Néanmoins, il ne faut pas confondre la crise de la lecture avec la crise du support papier. Ce dernier est le support qui, depuis cinq siècles, est utilisé pour produire les livres, et qui est utilisé de moins en moins à cause de l’apparition du support numérique.7 De ce point de vue, l’arrivée de l’édition numérique représente la remise en question de la survivance de trois industries importantes : celle du papier, de l’impression et de la distribution. Ces dernières sont indissociablement liées au support papier et souffrent de la concurrence de l’écran qui, dans notre vie, est désormais omniprésent et qui nous permet de souvent de se passer du support papier.8

L’idée commune de la « crise de la lecture » est donc certainement associée à la crise du livre papier, mais ne se confond pas avec elle. Comme expliqué par Olivier Donnat9 : « le fait est que la lecture de romans et d’œuvres littéraires n’est qu’une petite partie des actes de lecture de livres »10. Il semble donc que la crise ne touche pas à la lecture en elle-même mais au support qui a été utilisé durant cinq siècles pour lire et aux genres littéraires qui en sont dérivés.

Malgré cela, pourquoi entend-on si souvent parler de crise de la lecture ? Selon les statistiques nationales, le taux des grands lecteurs, c’est-à-dire ceux qui lisent un minimum de vingt livres par an, est en forte baisse. Ce phénomène touche fortement le marché du livre et donc de très près les libraires. Michel Melot, ancien président du Conseil supérieur des bibliothèques, rappelle aussi que cette baisse a débuté dans les années quatre-vingts au moment de la diffusion massive de la télévision dans la population11.

On peut donc sans doute constater que la « crise de la lecture » n’est pas liée uniquement à l’arrivée du numérique dans l’univers du livre, étant donné qu’elle date d’avant l’apparition du nouveau support. Par ailleurs la modernité a connu une autre mutation du livre classique, il s’agit de l’arrivé d’un nouveau type de livre apparu dans la deuxième moitié du vingtième siècle : le format de poche. Il est défini par Yvonne Johannot12 comme le « livre léger » qui s’adapte à la « société éphémère actuelle ».13 Il constitue un exemple de la manière dont le livre peut s’adapter à l’époque qu’il traverse et lui survivre.

Aujourd’hui, le livre numérique est la nouvelle forme de livre qui s’adapte à la société contemporaine. On peut donc trouver des parallélismes entre l’insertion des deux formats dans les usages des lecteurs en les comparant par rapport à la lecture du format classique. Premièrement, le livre numérique est communément associé à l’idée de démocratisation et dématérialisation de la culture, tandis qu’il y a soixante ans, c’était le cas du livre de poche. De plus, à l’époque, on croyait (faussement) que la lecture du format de poche pouvait pénétrer dans les milieux des non-lecteurs et que le nouveau format n’était pas destiné aux lecteurs traditionnels. Ainsi, le format de poche était pensé comme le moyen pour atteindre des sphères que le livre classique n’atteignait pas. Malgré le succès du format de poche, le taux des lecteurs n’a pas augmenté. En effet les acheteurs de ce format étaient les mêmes que celui du livre relié.14 De la même manière, contrairement à ce qu’on s’imagine du livre numérique, selon les statistiques de la quatrième édition du Baromètre des usages du livre numérique15 ses acheteurs sont majoritairement constitués des habitués du livre papier. Ainsi, même si les achats de livres numériques ont augmenté dans les dernières années, la vente de livres papier reste stable. Il apparaît que la lecture de livres numériques, majoritairement licite et payante, est toujours une pratique de lecture complémentaire à celle du livre imprimé.

B. Une transformation des usages

Il est désormais évident que le nouveau support est en train de s’introduire dans les habitudes de lecture de la population. Conséquemment, de nouvelles formes de lecture se mettent en place. Afin de compléter l’analyse du problème de la « crise de la lecture », il est donc nécessaire d’examiner quelles sont les habitudes de lecture qui caractérisent notre époque et en quoi elles différent des usages classiques. Tout d’abord il faut considérer que, selon les statistiques SOFIA éditées en 2013, les Français passent en moyenne une heure par jour à lire des textes numériques (hors sms et emails) : 57 minutes en moyenne par jour pour l’ensemble de la population française, 71 minutes pour les lecteurs de livres numériques.16

Jean-Yves Mollier17, spécialiste de l’histoire de l’édition, estime qu’on lit différemment selon le type de support qu’on utilise. Cette différence de lecture existait déjà entre la lecture du livre relié et du format de poche. C’est pourquoi, suite à la dernière innovation du support, il y aura des différences de lecture entre le livre papier et numérique. C’est pourquoi on ne parle plus de crise mais de « mutation »18, qui ne concerne pas seulement la lecture mais toute la société. Si on considère les différences qui existent entre les deux anciens formats du livre, relié et de poche, on remarque une différence de base entre les deux : les dimensions. Comme expliqué auparavant, le livre de poche se distingue du format relié par son format plus petit et par le type de papier différent utilisé dans sa fabrication, ce qui donne le résultat d’un livre léger et facile à transporter (une qualité qui a donné lieu à son nom : « livre de poche »). Le succès de ce format est donc lié à ses caractéristiques physiques, qui s’adaptent aux nécessités des lecteurs.

De la même manière, étant donné que l’introduction de l’écran dans le domaine de la lecture était inévitable, l’écriture et la lecture se sont désormais adaptées aux nouveaux supports de communication. C’est pourquoi « les programmes se raccourcissent, les rubriques se fragmentent, la narration se déstructure et s’accélère »19. On a besoin de s’informer mais dans un délai infiniment plus réduit qu’auparavant, car l’époque contemporaine « manque de temps ». Par ailleurs, nonobstant la « crise de la lecture », on n’a jamais rencontré dans l’histoire, une consommation si élargie et si massive des contenus qui sont disponibles sur toute forme de support. Ce qui suggère qu’il ne s’agit pas d’une crise de la demande20 mais d’un autre type de crise liée au changement de l’approche éditoriale. Avec Internet le statut de l’information a changé : c’est « l’ère du court ».21

La crise concerne donc spécifiquement le livre car la notion même de lecture a changé : « aujourd’hui, la lecture est une pratique plurielle et largement répandue, mais le livre n’est plus son support privilégié »22.

Ce qui nous reconduit au fait que la dématérialisation des contenus provoque la disparition des supports physiques correspondants. Grâce à la numérisation on peut accéder à tous les contenus par le biais de plusieurs supports et à tout moment car on trouve sur le net ce qu’on veut et quand on souhaite le regarder.23 En conséquence le système de l’information s’est complexifié. Pourtant on vit aujourd’hui dans un monde où la qualité de ce qu’on lit n’est plus une quête fondamentale et où on est submergé par un flux de notions mélangées et où les critiques, qui sont censés faire office de filtres des informations selon leurs qualité, n’ont plus le temps de tout lire ou voir.24 Le noyau du problème concerne finalement le fait qu’aujourd’hui les contenus sont autonomes par rapport à leur medium.

Par conséquent cette crise touche les professionnels qui normalement sont chargés de la qualité du matériel de lecture disponible pour les lecteurs. A présent l’important pour le lecteur, c’est le contenu, soit qu’il soit rédigé sous forme de rédaction, soit qu’il le soit sous la forme d’un blog.25

La crise dérive donc du fait que le citoyen internaute a choisi de ne plus se soumettre au choix d’une ligne éditoriale, car grâce à Internet il est libre de choisir son contenu.26 Le résultat est qu’aujourd’hui on souffre d’infobésité : « trop d’information tue l’information », puisqu’on n’est pas capables de retenir l’intégralité des informations qui nous sont soumises tous les jours.27

Un autre changement significatif des habitudes de lecture depuis l’arrivée du numérique concerne le mode de consultation des textes. Ce dernier a muté de la forme classique linéaire, qui permettait une acquisition de l’information complète, à une forme de consultation « zapping » liée à l’hypertextualisation des contenus.28 Ce type de consultation s’oppose donc à la lecture classique d’un roman, dont la lecture nous permet de suivre entièrement la narration écrite par l’auteur. Ce qui donne vie à un nouveau type de genre littéraire, sur lequel nous reviendrons dans la dernière partie de ce dossier.

2. Le livre numérique : rencontre entre technologie et livres

A. Le numérique n’est pas l’ennemi du livre

Comme on l’a rappelé auparavant, au moment de son apparition, le livre de poche a été considéré comme le responsable de la « diffusion démocratique de la culture ». On estimait que le livre de poche permettait aux non-lecteurs de se familiariser avec la lecture, du fait du prix abordable de ce format. Toutefois, on constata par la suite que les acheteurs du format de poche étaient les mêmes que ceux du format folio.29 Pourtant le format de poche n’a jamais constitué un danger aussi préoccupant pour l’édition que celui que le numérique représente aujourd’hui. C’est pourquoi on assiste à un retour du problème de la « crise de la lecture ». Effectivement le nouveau système d’exploitation des contenus peut constituer un danger pour le marché de l’édition, étant donné que le lectorat actuel est de plus en plus habitué à la gratuité des contenus.30 L’édition de poche, bien que plus économique que le format folio, était toujours sous le contrôle de l’éditeur et ne bouleversait pas l’équilibre entre les acteurs de la chaîne du livre. L’édition numérique constitue en revanche un problème car elle échappe au contrôle de l’éditeur. En effet, une fois sur le web, le livre est, au même titre que les autres contenus culturels, à la disposition des internautes. Ceci renvoie à un problème plus vaste, la notion de gratuité sur le web représentant actuellement un gros problème pour un grand nombre de secteurs de la culture.31

La gratuité est un grand danger dont les effets sont notables, particulièrement dans le secteur de la musique, du cinéma et des autres contenus média. Elle est devenue tellement ordinaire que « demander de payer pour y accéder est compliqué comme demander de payer l’air qu’on respire ».32 La gratuité s’est imposée dans tous les secteurs du numérique et depuis quelques années, elle atteint également le secteur du livre.33 C’est en 2004 que le géant Internet Google a mis à disposition, sur le net et gratuitement, le contenu d’un fond d’ouvrages, dont la plupart étaient tombés dans le domaine public, permettant ainsi à la notion de gratuité de pénétrer le secteur du livre. A la fin du 2008 le fond mis à disposition par Google comptait sept millions de livres34, et en 2010 il est arrivé à en compter environ 15 millions35. Cet événement a généré une contestation importante d’un grand nombre d’acteurs de l’édition, gravement lésés par cette initiative.

Dernièrement, un accord entre les éditeurs et Google a permis de mettre fin au conflit.36

Mis à part le danger de la gratuité, qui ne se circonscrit pas seulement au secteur du livre, les études de l’évolution du marché du livre numérique ne sont pas catastrophiques pour le livre papier. Déjà, en 2012, le pourcentage du taux de vente des livres numériques, par rapport au chiffre d’affaires du marché du livre en France était de 1,2 %, de 14% au Royaume-Uni et de 23,9% aux Etats-Unis. En raison des baisses de chiffres du marché, les éditeurs ont appliqué une politique de prudence par rapport à l’édition numérique. En France il existe environ cent mille titres disponibles en version numérique, une disponibilité réduite si on la compare aux deux millions de titres disponibles en USA et aux 1,75 millions disponibles en Angleterre.37 Selon les dernières statistiques éditées en mars 2014 par le ministère de la culture et de la communication Française, en 2013 53% des Français ont acheté au moins un livre, hors livres scolaires et encyclopédies en fascicules, dont seulement 2,6% ont acheté au moins un livre numérique.38 En 2012 les Français ont augmenté le nombre de leurs équipements électroniques à haut débit, et les 2/3 d’entre eux utilisent désormais des sources numériques.39 Pourtant, il y a deux ans, seulement une petite partie des lecteurs français avait acheté un livre numérique. Seules les toutes dernières données enregistrées permettent enfin de constater une véritable augmentation des ventes des livres numériques.40

Par ailleurs, auparavant, les lecteurs du numérique utilisaient comme support l’ordinateur beaucoup plus que la liseuse, tendance qui s’est inversée en 2013. Selon les statistiques de la troisième vague du Baromètre41, les achats de liseuses ont augmenté de 4 points et les tablettes de 5 en une année. La dernière édition des assises du livre numérique publié le 16 mars 201442 signale une stabilité et une cohérence avec les assises des années précédentes et surtout une tendance à lire d’avantage sur support numérique.

Une autre donnée significative concerne le prix du livre numérique qui, dans les dernières années, est passé de 12-14 euros à 6-7 euros en moyenne. Cette réduction représente un gros avantage pour les lecteurs et aussi un grand challenge pour les éditeurs, car ces derniers, jusqu’à présent, n’ont pas réussi à obtenir les mêmes avantages économiques qu’avec le marché du livre papier.43

Ainsi, le livre papier reste préféré par les lecteurs pour son confort de lecture, sa grande variété de choix et surtout pour la possibilité qu’il donne de partager les livres.44 De plus, comme il est rapporté par la troisième vague du baromètre SOFIA, « les lecteurs de livres numériques de plus en plus nombreux lisent plus qu’avant sans pour autant renoncer à leur consommation de livres imprimés »45. Dans la liste des avantages du livre papier, il ne faut pas oublier qu’il est un objet résistant qui, contrairement aux objets modernes électroniques, supporte mieux que les autres le temps et tout type d’endommagement.46 En effet, depuis des siècles, le livre papier n’a pas changé sa substance. Même si, dans son histoire, le livre a été produit avec des matériaux de plus en plus pratiques et faciles à produire, il n’a pas véritablement changé.47

Il est intéressant de porter attention à la réflexion qu’Umberto Eco développe dans N’espérez pas vous débarrasser des livres, au sujet de l’objet livre et de son destin :

« Avec Internet, nous sommes revenus à l’ère alphabétique. Si jamais nous avions cru être entrés dans la civilisation des images, voilà que l’ordinateur nous réintroduit dans la galaxie de Gutenberg et tout le monde se trouve désormais obligé de lire. Pour lire il faut un support. Ce support ne peut pas être le seul ordinateur. Passez deux heures sur votre ordinateur à lire un roman et vos yeux deviennent des balles de tennis. […] D’ailleurs l’ordinateur dépend de la présence de l’électricité et ne peut pas être lu dans une baignoire, même pas couché sur le côté dans un lit. Le livre se présente donc comme un outil plus flexible. […] ou bien le livre demeurera le support de la lecture, ou bien il existera quelque chose qui ressemblera à ce que le livre n’a jamais cessé d’être, même avant l’invention de l’imprimerie. […] nous ne pourrions faire mieux que le livre. Peut-être évoluera-t-il dans ses composantes, peut-être ses pages ne seront-elles plus en papier. Mais il demeurera ce qu’il est. »48

Il apparaît donc difficile, sinon impossible, de se passer du livre, quelle que soit sa forme. C’est pourquoi l’objet livre ne pourra pas disparaitre. Le livre numérique est seulement une des multiples formes que l’objet livre peut prendre dans le cours de sa longue vie. Par ailleurs, le numérique n’est pas responsable de la « crise de la lecture ». Les causes de la crise se trouvent dans le changement des usages de la société qui, de plus en plus, préfère effectuer ses achats sur le net, plutôt que des achats dans les magasins physiques. Par conséquent on constate, comme pour d’autres produits, qu’aux enseignes proposant des supports physiques a succédé l’achat sur internet des livres papier et des livres numériques avec le téléchargement légal, illégal et enfin le streaming.

En définitive la crise touche les intermédiaires de la chaîne du livre qui sont entre l’auteur et le client final. Il s’agit premièrement des professions d’éditeur et de distributeur car avec Internet l’auteur dispose de la possibilité de diffuser son œuvre sans l’intermédiaire de l’éditeur ;49 et deuxièmement des points de vente, qui sont susceptibles de disparaitre à cause du e-commerce.50

B. Une nouvelle littérature

Ricky Wong ex-ingénieur de Google, est l’inventeur d’un algorithme qui permet de créer un parcours de lecture personnalisé dans un livre numérique et de le connecter avec d’autres livres, même si ces derniers font partie d’autres catalogues.51 L’algorithme est étudié pour rendre la lecture plus confortable pour les lecteurs, dont les habitudes ont changé sensiblement depuis l’introduction de la notion d’hyperlien dans la lecture. Déjà, en 1984, dans le roman La machine littéraire, Italo Calvino définissait l’hyper-roman comme un roman qui « contient toutes les variantes possibles de l’histoire »52. L’innovation technologique a permis à ce genre littéraire de se développer jusqu’à devenir un système de lecture puisque, depuis l’introduction de la consultation hyperlien des textes sur le net, la lecture linéaire laisse la place à une lecture basée sur le principe « d’exploration d’un récit à tiroirs »53. A l’inverse, l’hyperlien rejoint le récit narratif dans lequel il a introduit « la notion de digression narrative et d’exploration disruptive des contenus ».54 Cet échange réciproque a permis l’expérimentation de nouvelles formes de narration qui sont en train de se développer sur le net, et qui aboutit à des ouvrages hybrides dans lesquels la narration se mélange avec les images, la vidéo et la musique. C’est le cas, par exemple, de L’Homme Volcan55 créé par Malzieu Mathias, ou du Non-roman56 créé par Lucie de Boutiny. Alors que le fonctionnement de ce dernier correspond à la mise en œuvre de la théorie de la narration par hyperliens, dans le cas de L’Homme Volcan on assiste au développement d’une véritable œuvre d’art. En effet, il s’agit d’un récit court qui se développe selon l’idée de l’hyperlien et dont la narration est constituée par le récit, les images et parfois même de la musique.

Il est vrai que la diffusion massive de la lecture par hyperlien n’aurait jamais été possible sans Internet. Le succès de ce dernier est lié à la vitesse de partage et de communication qu’il offre aux internautes. En effet, il est plus puissant que l’imprimerie et tout autre moyen de communication plus ancien. Internet a donné aux lecteurs-internautes la possibilité d’une communication transversale, et il offre par conséquent une meilleure exploitation des contenus de la collectivité.57

Néanmoins la liberté donnée par le net aux lecteurs, qui peuvent désormais choisir le chemin de leur propre lecture, n’est pas limitée seulement à cette dernière. Suite à la libération de la lecture des chemins classiques préétablis par l’auteur, c’est l’écriture qui prend son autonomie. Aujourd’hui « toute le monde devient non seulement auteur mais aussi prescripteur, organisateur de la mémoire, documentaliste, critique. Tout le monde devient médiateur »58. Le nouveau système de communication et de diffusion permet aux internautes d’interagir avec l’auteur d’un roman. Par exemple si l’auteur publie quelques pages sur Internet les internautes auront la possibilité de prolonger le récit déjà commencé. Il y a une intervention du lecteur sur l’œuvre.59

Il s’agit de nouvelles formes d’écriture et de lecture qui pour le moment ne sont pas conventionnelles, mais qui, si le public est satisfait par le nouveau système de narration et de production des récits, présagent peut-être de ce que la littérature deviendra à l’avenir.

Conclusion

D’après l’analyse de ce dossier il apparaît évident que les modes de communication ont changé. C’est pourquoi la plupart des titres de presse sont déclinés sur Internet, ce qui indique la supériorité du contenu sur son support.60 Ainsi, les salles de rédaction réfléchissent sur l’adaptation de la rédaction à un modèle de service qui facilite la circulation de l’information à travers les différents supports.61 Or, il est évident qu’à notre époque nous traversons un changement global qui dérive des modifications profondes du système économique et des relations entre les hommes.62 Et la lecture, en tant que système de communication, se transforme elle aussi dans le cadre de cette évolution. En particulier, c’est la lecture des romans classiques qui est concurrencée par d’autres loisirs dont on peut disposer dans le temps libre. Néanmoins, une conscience de la signification culturelle de la lecture persiste, mais dans un sens plus moderne, malgré que les jeunes la classifient comme une activité principale de documentation et qu’ils la distinguent de la fonction de loisir de la télévision ou des jeux vidéo.63

En conclusion, la « crise de la lecture » concerne l’avenir du livre papier, pour lequel on peut envisager deux possibilités : « le livre, ou s’affirmera comme le moyen privilégié de l’enrichissement culturel d’un nombre croissant d’hommes et de femmes ; ou deviendra la touchante relique d’une civilisation disparue »64. Et à son destin est également lié le sort des professions des acteurs de la chaîne du livre.

Mais le livre, dont notre société ne peut pas se passer, évoluera et continuera à s’enrichir soit dans sa forme soit dans son contenu. Et l’évolution est déjà amorcée car « le livre numérique n’est plus seulement du contenu, mais il s’agit aussi de technologie, il sera multimédia et partagé »65.

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  1. Professeur de littérature anglaise et essayiste canadien
  2. MCLUHAN Marshall, La Galaxie Gutenberg, Paris : Gallimard, 1977
  3. RICHAUDEAU François, « Du livre de poche à la crise de la lecture », Persée : Communication et langages, n° 39, 1978, p. 16, disponible sur http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/colan_0336-1500_1978_num_39_1_1225 (consulté le 21/0514)
  4. SABATIER Christine. Atelier du livre : « Crise de la lecture ? ». Bulletin des bibliothèques de France [en ligne], n° 3, 2010, disponible sur http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2010-03-0084-005 (consulté le 21/05/14)
  5. SABATIER Christine, 2010
  6. BEIGBEDER Frédéric, Premier bilan après l’apocalypse, Paris : Grasset, 2011, p. 12
  7. BELISLE Claire en SABATIER Christine, 2010
  8. BERIA Pascal, La révolution des contenus, Paris : Editions SW Télémaque, 2013, p. 50
  9. DONNAT Olivier, sociologue chargé d’analyser les pratiques culturales des Françaises
  10. CROM Nathalie, « Mutation de l’animal lecteur : les nouvelles pratiques de lecture », Télérama, n°3319, 28 août 2013, disponible sur http://www.telerama.fr/livre/mutation-de-l-animal-lecteur-les-nouvelles-pratiques-de-lecture,101239.php (consulté le 21/05/14)
  11. CROM Nathalie, 2013
  12. JOHANNOT Yvonne, actuellement à la retraite, fut responsable pendant quinze ans des Editions Littéraires et linguistiques de l’Université de Grenoble (ELLUG), membre fondateur et responsable de l’ARALE (Association Recherche/Action autour de la lecture et de l’écriture dans l’Isère)
  13. RICHAUDEAU François, 1978, p. 9
  14. RICHAUDEAU François, 1978, p. 10
  15. SNE, SOFIA, SGDL, Baromètre des usages du livre numérique, Vague 4 – Mars 2014, Opinion Way, disponible sur http://www.sne.fr/img/pdf/Evenements/Assises/Assises-21mars2014/Barometre-SNE-Sofia-SGDL-des-usages-du-livre- numerique-21-03-2014.pdf (consulté le 24/05/14)
  16. SNE, SOFIA, SGDL, Baromètre des usages du livre numérique, Vague 3 – Mars 2013, Opinion Way, disponible sur http://www.sne.fr/img/pdf/Evenements/Assises/Assises-22mars2013/Barometre-usages-livre-numerique-Vague3.pdf (consulté le 26/05/14)
  17. MOLLIER Jean-Yves, Professeur de l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, spécialiste de l’histoire de l’édition
  18. SABATIER Christine, 2010
  19. BERIA Pascal, 2013, p. 161
  20. BERIA Pascal, 2013, p. 3
  21. BERIA Pascal, 2013, p. 159-160
  22. TOGER Vincent, « Enquêtes sur la lecture : un bilan plutôt positif », SciencesHumaines.com, 15/06/2011, disponible sur http://www.scienceshumaines.com/enquetes-sur-la-lecture-un-bilan-plutot-positif_fr_581.html (consulté le 23/05/14)
  23. BERIA Pascal, 2013, p. 13
  24. BERIA Pascal, 2013, p. 5
  25. BERIA Pascal, 2013, p. 20
  26. BERIA Pascal, 2013, p. 128
  27. BERIA Pascal, 2013, p. 140
  28. BERIA Pascal, 2013, p. 27
  29. RICHAUDEAU François, 1978, p. 10
  30. BERIA Pascal, 2013, p. 178-179
  31. BERIA Pascal, 2013, p. 196
  32. BERIA Pascal, 2013, p. 182
  33. ANDERSON Chris, « Free ! $0.00 Is the Future of Business », Wired, 25 février 2008
  34. DARNTON Robert, « Google and the Future of Books », The New York Review of Books, vol. 56, no 2, février 2009
  35. DARNTON Robert, « Les bibliothèques sont l’avenir du livre », Le Monde magazine, n° 115, 15 janvier 2011
  36. BERIA Pascal, 2013, p. 198-199
  37. RASTELLI Alessia, « L’ebook cresce (e costa meno). Negli USA c’è aria di sorpasso », Corriere della Sera.it, 2013 disponible sur http://lettura.corriere.it/lebook-cresce-e-costa-meno-negli-usa-ce-aria-di-sorpasso/ (consulté le 16/04/14)
  38. Ministère Culture et Communication, « Economie du livre : le secteur du livre chiffres-clés 2012-2013 », Service du livre et de la lecture, Observatoire de l’économie du livre (MCC/DGMIC-SLL), Mars 2014, disponible sur http://www.fill.fr/images/documents/chiffres_cles_livre_sll_2012_2013.pdf (consulté le 26/05/14)
  39. PATISSIER Frédéric, ROUAULT Sébastien, VILAIN Aurélie, Assises du livre numérique, rapport du 16 Mars 2012, Gfk, Salon du Livre de Paris 2012
  40. PATISSIER Frédéric, ROUAULT Sébastien, VILAIN Aurélie, Mars 2012
  41. SGDL, SNE, SOFIA, Vague 3 – Mars 2013, p. 6
  42. SGDL, SNE, SOFIA, Vague 4 – Mars 2014
  43. RASTELLI Alessia, 2013
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  45. SNE, SOFIA, SGDL, Baromètre des usages du livre numérique, Vague 3 – Mars 2013
  46. ECO Umberto in CARRIERE Jean-Claude, ECO Umberto, N’espérez pas vous débarrasser des livres, Paris: B. Grasset, 2009, p. 43
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  49. BERIA Pascal, 2013, p. 184
  50. PATISSIER Frédéric, ROUAULT Sébastien, VILAIN Aurélie, Mars 2012
  51. RASTELLI Alessia, 2013
  52. ITALO CALVINO, La machine littéraire, Paris : éd. du Seuil, 1984, p. 28
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  55. MALZIEU Mathias, L’Homme Volcan, Flammarion S.A., disponible sur https://itunes.apple.com/fr/app/lhomme- volcan/id488128649?mt=8 (consulté le 27/05/14)
  56. LUCIE DE BOUTINY, Non-Roman, 1997, disponible sur http://hypermedia.univ-paris8.fr/bibliotheque/boutiny/ (consulté le 27/05/14)
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  58. LEVY Pierre, « L’intelligence collective, notre plus grande richesse », entretien avec Pierre Lévy, Le Monde.fr 23 juin 2013, disponible sur http://www.lemonde.fr/technologies/article/2007/06/23/l-intelligence-collective-notre-plus-grande- richesse_927305_651865.html (consulté le 26/05/14)
  59. 59 BERIA Pascal, 2013, p. 187
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  63. TOGER Vincent, 2011
  64. RICHAUDEAU François, 1978, p. 17
  65. FERRARIO Marco, Cofondateur de BookRepublic, plateforme de distribution et de vente de livres numériques en Italie, in RASTELLI Alessia, 2013

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Lien de téléchargement

Télécharger ce dossier (PDF)

Si ce lien ne fonctionne pas, prière de nous écrire à contact@manuscritdepot.com

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Source

hubert_de_phalese_01

Ce dosssier a été trouvé sur la page du Séminaire « Le littéraire, du papier au numérique » du Centre de recherche Hubert de Phalèse

Plusieurs autres documents et des vidéos du séminaire y sont disponibles.

 

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Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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Publié dans Actualité au jour le jour

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