La façon la plus courante de défendre le livre, menacé, est sentimentale, nostalgique, empreinte de l’esprit des «humanités» de jadis. Le manipuler en tous sens, humecter le doigt pour tourner la page, entendre le doux bruit du feuillettement, humer l’odeur de l’encre et du papier, ralentir la lecture pour ne pas apprendre tout de suite qui est le meurtrier, le laisser sur un banc et se réjouir d’avance qu’un passant le lise à son tour, sentir le cœur battre fort et l’intelligence s’illuminer en réalisant qu’un objet si humble, si disponible, est capable de faire venir à vous, sans bruit, tout ce que les hommes ont pensé, ressenti, imaginé, rêvé, décrit – du plus grandiose des paysages au plus petit méandre de l’âme…

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Livre – Contre le colonialisme numérique, Roberto Casati, Le Devoir

Sans être technophobe, le philosophe italien Roberto Casati refuse le « colonialisme numérique », cette idéologie selon laquelle le numérique doit s’imposer partout où c’est possible.

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L’iPad, ennemi du « développement
 moral et intellectuel » ? L’Opinion

Roberto Casati : « Pour la première fois, on a vu
surgir un ordinateur qui est essentiellement
un outil de consommation intellectuelle »

Les faits – Directeur de recherches au CNRS, Roberto Casati est philosophe de la perception. Il est également spécialisé en philosophie de l’esprit, métaphysique, sciences cognitives et histoire de la psychologie. En 2003, il reçoit le Prix de la Science du Livre pour son ouvrage La Philosophie du son, co-écrit avec Jacqueline Chambon. Il a aussi écrit La découverte de l’ombre en 2002 et 39 petites histoires philosophiques d’une redoutable simplicité, en 2005, avec Achille Varzi, de la Columbia University. Son dernier ouvrage: Contre le colonialisme numérique – Manifeste pour continuer à lire, Editions Albin Michel, collection Bibliothèque des idées,
200 p., 17 €.

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Compte-rendu de lecture

Compte-Rendu de lecture par Pascal Mériaux

Roberto CASATI, Contre le colonialisme numérique (manifeste pour continuer à lire), Paris, Albin Michel, 2013, 200p.

Philosophe et directeur de recherche au CNRS, Roberto Casati livre dans cet ouvrage ses réflexions sur ce qu’il nomme le colonialisme numérique qui touche tous les domaines de notre vie et notamment l’école. Ce livre est plus un manifeste qu’un essai philosophique. En effet, Roberto Casati analyse le colonialisme numérique, ses acteurs et ses théories et s’engage à résister en livrant des propositions.

Loin d’être un technophobe ou un luddiste (qui renvoie au conflit du début du XIXe entre les artisans partisans du travail à bras et les manufacturiers partisans du travail avec les machines), Roberto Casati est un philosophe qui réfléchit sur l’invasion numérique et qui cherche les outils intellectuels pour la maîtriser.

Dans un premier temps, Roberto Casati s’attache à définir le vocabulaire « conceptuel » utilisé dans l’ouvrage.

Ainsi, le colonialisme numérique est une migration d’une activité vers le numérique fondé sur un credo conditionnel : « si tu peux, tu dois » (sous-entendu, si une activité peut être numérisée alors elle doit l’être). Les colons numériques sont alors les acteurs qui cherchent par tous les moyens (idéologique, scientifique, économique …) à introduire le numérique dans tous les domaines. Le colonialisme numérique déploie donc des arguments « scientifiques » avec un jargon propre : la théorie du « digital natif » de Prensky et du « multitasking » (multitâche) par exemple. Dans cette acceptation du terme de colonialisme numérique, les opposants ne sont donc pas, pour Roberto Casati, des luddistes contre le numérique mais simplement des partisans du principe de précaution.

Le second terme qu’il est important de définir et qui pour Roberto Casati est le problème au cœur de numérique est celui de « design » entendu ici au sens de conception de projet. La façon d’installer les élèves dans une classe ou une situation d’apprentissage est du « design ». Un livre papier a son propre « design » (matérialité, linéarité…). Les fonctions par défaut d’un outil numérique (tablette ou ordinateur) sont du « design ».

Dans un second temps, l’auteur à travers différents chapitres analyse le colonialisme numérique et s’attache à démontrer les risques de cette colonisation. Il aborde la question à travers le livre, l’école, le vote….

Ainsi, il classe par exemple les atouts d’un livre papier : ne se décharge pas, pas de mise à jour, ergonomique pour l’œil et la main. Le livre papier est pour l’auteur le format cognitif parfait : un auteur et un lecteur, nécessite de l’attention, une mémoire visuelle dans la bibliothèque, la lecture est linéaire, le rapport est tactile (par exemple, on sait quand on approche de la fin de l’ouvrage, on mesure son épaisseur). En parallèle, Roberto Casati présente le livre numérique : un gain de place et d’argent (l’auteur se lance dans une longue argumentation sur le prix du m2 d’une bibliothèque dans un appartement parisien) mais qui se décharge, change de format, qui se détériore, se met à jour…Mais ce qui inquiète davantage Roberto Casati est l’outil qui permet de lire les livres numériques : la tablette tactile. En effet, pour lui, la tablette n’est pas une liseuse mais un objet « design » multifonction. Il en est de même avec les smartphones et la photographie. Les smartphones ne sont pas des appareils photos mais des ordinateurs proposant une fonction photo parmi d’autres. Mais cette technologie a profondément bouleversé nos pratiques de la photographie. Pour R. Casati, il en est de même pour les livres numériques sur tablette. Le livre est une « app » (application) dans un nouvel écosystème qui favorise la perte d’attention et le zapping, la navigation indexée et non linéaire de l’ouvrage et donc son survol. Pour Roberto Casati « la lecture est un objet complexe » ce qui est bien différent d’avoir accès à un texte.

L’auteur poursuit ensuite sa réflexion sur les espaces institutionnels colonisés par le numérique et en premier lieu : l’école. Il ne s’agit pas pour lui de se focaliser sur les avantages de l’utilisation directe des technologies mais sur les avantages indirects. Son discours s’appuie d’une part sur le fait qu’aucune étude sérieuse ne permet de mesurer l’impact des technologies sur les apprentissages. Un seul fait mesuré : l’introduction systématique et massive auprès des étudiants a plutôt un effet « négatif » sur les apprentissages. D’autre part, pour Roberto Casati, l’enseignant est une courroie transporteuse de contenu et l’objet numérique ne change pas la nature de l’enseignant. Pour lui le maître numérique est un mythe. Cependant, les technologies offrent un nouvel espace de création et cette ouverture invite à repenser le processus éducatif. Il propose par exemple de repenser le temps scolaire : un mois de lecture avec un livre par jour. Il défend ici la nécessité d’une lecture massive et approfondie à et dans l’école. Il faut selon lui davantage élaborer l’information plus que passer son temps à la subir et à la chercher.

Pour lui, l’école a donc son propre design : un territoire sacré, un sanctuaire protecteur de l’attention et de l’approfondissement. C’est dans ce sens que Roberto Casati s’attache à démontrer que la théorie des « digitals natifs » véhiculée par les colons numériques est une fable. Pour les colons numériques, nous sommes « des gutembergiens », au plus des « immigrants numériques ». Les élèves sont des mutants : des natifs numériques. Cette mutation développerait des compétences nouvelles modifiant les rapports aux savoirs etc…Ainsi, les élèves développeraient un pouvoir : le mutlitasking autrement dit la capacité à réaliser en même temps des tâches multiples. Or l’absence d’études scientifiques et l’analyse de ce phénomène par Roberto Casati démontre que « les digitals-natifs » développent en réalité une nouvelle manière d’agir mais dans un ordre subi et organisé par le design et en aucun cas une intelligence numérique. La seule intelligence réside dans la réalisation de prise de décision binaire dans un environnement donné : une habitude prise grâce au design : nous utilisons des systèmes très complexes sans mode d’emploi, des objets « user-friendly » conçus par des ingénieurs très diplômés ayant pour mission de construire des outils « design » nécessitant la seule compétence du « clic ». C’est pourquoi, les personnes âgées s’emparent aisément aujourd’hui des tablettes et smartphones. C’est également pourquoi, un jeune diplômé issu d’un milieu socio-culturel favorisé maîtrisera davantage l’outil informatique (même s’il a été privé d’écran et de jeu-vidéo par ses parents).

C’est pourquoi, selon Roberto Casati, l’école doit résister en tant que rempart mental, en tant que territoire lent et réticent à l’innovation technologique. Le design appauvrit notre perception du monde. Par exemple, les profils proposés par les réseaux sociaux tendent à dépersonnaliser les individus et à ne les percevoir que par les champs à remplir du profil. L’école doit donc résister à la normativité automatique, c’est-à-dire l’idée que parce que les nouvelles technologies sont présentes dans tous les domaines, alors l’école doit répondre de manière automatique à la norme et donc se numériser.

Roberto Casati invite alors le lecteur à chercher un usage négocié des technologies, à les transformer, à les réadapter. Il propose donc de repenser l’apprentissage autour des nouvelles technologies ce qui nécessitent de la part de l’enseignant (et des élèves) une attitude de « designer », donc de concepteur de situation et de projet. Il milite pour une utilisation des nouvelles technologies hors de la classe en décrivant une situation de cours dans laquelle il demande à ses étudiants de lire un texte par semaine et de poster questions et remarques sur un blog ce qui alimentera le cours magistral suivant. Mais si cet usage est pertinent en philosophie, il explique qu’il ne l’est peut-être pas pour un cours d’astronomie ou de statistique. Le design des outils numériques est le même pour toute chose. Ainsi, il faut adapter les usages aux disciplines enseignées, travailler le design de la situation d’apprentissage et c’est le cœur du rôle de l’enseignant.

L’école doit faire la différence entre le « natif numérique » et le « compétent numérique ». Il faut une compréhension « théorique » des outils afin de ne pas subir les choix du « design ». Ainsi apprendre aux élèves les stratégies des algorithmes d’un moteur de recherche permet de comprendre que nous sommes captifs de nos traces, de notre localisation. Le savoir, c’est mettre en œuvre des stratégies pour se libérer. L’école ne doit pas s’adapter à la société, elle doit aider à la comprendre. Elle est un lieu où l’on peut observer la société, offrir un point de vue.

Dans une dernière partie, Roberto Casati examine la question des traces et de la traçabilité de nos comportements. Il aborde les dangers du vote électronique, déni de démocratie ou ceux de la dématérialisation.

En conclusion, Roberto Casati s’engage autour de propositions. Il faut selon lui bien distinguer le fait que toute représentation peut migrer vers le numérique mais pas toute chose (ex : manger) mais aussi que la numérisation d’une activité est différente d’une activité assistée par le numérique. Il faut avoir à l’esprit que les outils technologiques (tablettes, smartphones…) sont des collections d’outils : « des couteaux suisses numériques ». Enfin, les technologies sont des transitions à la différence de l’enseignement ou de l’imprimé.

Il s’agit donc de construire des utilisateurs conscients. Le colonialisme numérique menace les droits, les personnes. Il n’y a pas de raison pour l’auteur de subir l’innovation technologique ni de la réfuter mais on peut la négocier, affronter la technologie avec pragmatisme et créativité. Il faut donc se méfier des colons numériques et devenir « des designers ». L’école à ce titre une valeur exemplaire participant au développement moral et intellectuel des individus. « Accéder à l’information, n’est pas encore lire, lire n’est pas encore comprendre, et comprendre n’est pas encore apprendre » tel sont les mots de Roberto Casati que nous retenons pour achever ce comptre-rendu.

Source : Portail national de ressources – Histoire-Géographie-Education civique, France

Compte-rendu de lecture par Benjamin Caraco

Publié dans le Bulletin des bibliothèques de France, n°1, mars 2014, p. 187-189. Par Benjamin Caraco

Compte rendu de Roberto CASATI, Contre le colonialisme numérique. Manifeste pour continuer à lire, coll. « Bibliothèque Idées », Albin Michel, 2013, 208 p. publié dans le Bulletin des bibliothèques de France, n°1, mars 2014, p. 187-189.

«Après la mort du livre, la mort de la lecture ? Tel semble être le propos de plusieurs ouvrages récents qui reviennent sur les conséquences du numérique sur nos vies (intellectuelles) : de L’emprise numérique. Comment Internet et les nouvelles technologies ont colonisé nos vies de Cédric Biagini aux éditions L’échappée à Ecrire : à l’heure du tout-message de Jean-Claude Monod chez Flammarion… Le philosophe italien Roberto Casati, directeur de recherches au CNRS, apporte lui aussi sa pierre à l’édifice avec son essai Contre le colonialisme numérique. Manifeste pour continuer à lire dans la collection “Bibliothèque Idées” d’Albin Michel.

Dès le début de son livre, Casati prend bien soin de réfuter les accusations d’être réactionnaire qui ne manqueront pas d’être proférées à son encontre : “Celui qui s’oppose au colonialisme ne dit pas pour autant que les choses ou les activités non numériques ne doivent jamais opérer de migration numérique : il invoque le principe de précaution. Il dit seulement que la migration n’est pas une obligation qui découlerait de la simple possibilité de migration […] L’anticolonialiste n’est pas un luddiste, et il n’est pas non plus contre le numérique. Dire que l’on est contre le numérique n’a, en réalité, aucun sens ; ce serait comme dire que l’on est contre l’électricité. S’opposer au colonialisme est une autre chose, parce que le colonialisme est une idéologie.” (p. 17) Et pour Casati, ce colonialisme a deux cibles qu’il convient de préserver : l’éducation et la lecture approfondie, les deux étant intimement liées.»

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Source : Compte rendu de Roberto CASATI, Contre le colonialisme numérique. Manifeste pour continuer à lire, coll. « Bibliothèque Idées », Albin Michel, 2013, 208 p. publié dans le Bulletin des bibliothèques de France, n°1, mars 2014, p. 187-189. <halshs-00987691>

https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00987691