Et si la mémoire numérique nous faisait défaut via InternetActu

Imprimez votre photographies numériques sur papier de peur de n’avoir rien à présenter à vos petits-enfants conseille Hervé Fischer dans son livre La Divergence du futur. Plus une technologie se développe rapidement, plus elle disparaît rapidement (Lire). Quiconque a fait des copies de ses fichiers numériques il y a plus de dix ans s’est vu confronté à l’impossibilité d’ouvrir certains d’entre eux aujourd’hui. Parfois, c’est le logiciel avec lequel le fichier a été fait qui n’est plus disponible, parfois c’est le support (disquette, CD-ROM) qui est devenu illisible. Le numérique rend difficile de remplir son devoir de mémoire.

Ainsi est née la fondation du “Long Now” aux États-Unis qui s’attarde à préserver des données de notre histoire passée et présente sur des supports autres que numériques. Nous reproduisons ci-dessous des articles traitant de cette fondation et de ses projets de sauvegarde de notre histoire et signés par Remi Sussan d’InternetActu.

«L’expression “long maintenant” (Long now) a été forgée le musicien Brian Eno, qui avait remarqué – notamment chez les New-Yorkais – la tendance à réduire leur “ici” à l’environnement immédiat (voire les quatre murs de leur appartement) et leur “maintenant” aux dernières excitations secouant l’actualité. “Je veux vivre dans un grand ici et un long maintenant” avait alors pensé Eno.» InternetActu

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Préserver les logiciels… et la philosophie qui va avec

Une organisation futuriste tournée vers le passé. C’est bien ainsi qu’on pourrait définir la fondation du “Long Now”, fondée par Stewart Brand et Brian Eno, et dont nous avons déjà parlé dans nos colonnes.

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A côté du “manuel de la civilisation“, une encyclopédie de la culture qui pourrait servir de réceptacle à la culture humaine en cas de catastrophe naturelle ou artificielle, la fondation du Long Now s’intéresse à d’autres formes de préservation. Ainsi, le “Disque de Rosette“, inspiré par la fameuse Pierre de Rosette, cherche-t-il a conserver des traces de plus de 1500 langages, sous la forme de 13000 pages gravées à une taille microscopique (un demi-millimètre par page). Conformément à la philosophie du Long Now, il ne s’agit pas d’un archivage électronique, mais d’une vraie impression physique, il suffit de disposer d’un microscope pour lire le contenu du disque (rappelons que leur projet d’”horloge” est aussi entièrement mécanique, sans le recours d’aucune pièce électronique ou électrique, trop fragiles et trop dépendantes d’une source externe d’énergie). La proximité avec la sonde Rosetta lancée par l’agence spatiale européenne était trop tentante pour être négligée : de fait, un exemplaire du disque a été déposé à l’intérieur de la sonde.

Dans un récent article sur le blog de la fondation, Chia Evers s’interroge sur la sauvegarde du software, du logiciel, conçu comme “comme langage, comme objet, comme art”.

Quel intérêt de protéger les anciens logiciels, obsolètes depuis bien longtemps ? Il y a à cela plusieurs raisons. La première totalement pragmatique, était déjà soulignée par Stewart Brand dans son livre L’horloge du long maintenant : la nécessité de pouvoir lire les documents qui ont été élaborés à l’aide de ces outils. Il est possible de lire les carnets de Léonard de Vinci sans difficulté, arguait alors Brand, tandis que les notes de Marvin Minsky au MIT pendant les années 60 nous sont désormais inaccessibles, parce que rédigées avec des logiciels qui ont aujourd’hui disparu.

Philosophie du traitement de texte

Mais au-delà de ces considérations pratiques, l’intérêt de l’article de Chia Evers est d’un ordre plus philosophique. Le logiciel est en effet un artefact culturel ; il est construit sur une certaine représentation du monde.

Evers donne pour exemple le cas de Georges R.R. Martin, le célèbre auteur du Game of Thrones, qui continue à travailler avec un traitement de texte de l’ère DOS, Wordstar.

Or nous explique-t-elle, l’épistémologie de Wordstar est fondamentalement différente de celle de Word et de ses clones, comme l’explique l’essai de Robert Sawyer, autre auteur de SF (un texte de toute évidence assez ancien ; bien que la date ne soit pas indiquée, on apprend qu’il a été publié sur le forum Wordstar de Compuserve, ce qui ne nous rajeunit pas). Pour ce dernier, un traitement de texte peut reposer sur deux métaphores différentes : la page rédigée à la main ou celle tapée à la machine. Wordperfect, autre programme de l’ère DOS, est un parfait exemple d’usage de la seconde métaphore, adaptée, selon Sawyer, “à du travail de secrétariat de bas niveau”. Mais Wordstar serait plus préférable pour les auteurs et les créatifs. Avec Wordstar, explique-t-il, on peut facilement, à l’aide de quelques raccourcis claviers (tout cela date de l’époque antédiluvienne pré-souris) marquer un bloc de texte pour y revenir aisément après avoir effectué des modifications ailleurs dans son document ; il est facile aussi de rédiger des commentaires qui ne seront pas imprimés, en commençant une phrase par deux points : “..ceci est un commentaire”.

Le software, le langage et la pensée

S’appuyant sur ce texte, Chia Evers en déduit que : “Si WordStar offre une méthode fondamentalement différente d’aborder le texte numérique, alors il est raisonnable de croire que ceux qui l’utilisent peuvent produire un travail différent de celui qu’ils feraient avec le géant du marché de masse, Microsoft Word, ou avec l’un des programmes d’écriture artisanaux plus modernes comme Scrivener ou Ulysse III, tout comme les auteurs multilingues constatent que le changement de langue modifie la façon dont ils pensent.

Cette dernière phrase nous renvoie à une vieille théorie linguistique, l’hypothèse Sapir-Whorf, considérée par beaucoup de linguistes comme dépassée, mais qui connait actuellement un retour sous une forme plus modeste. Cette hypothèse (dont nous avons déjà parlé ici) postule que la trame de nos pensées est fortement influencée par le langage utilisé. Whorf s’intéressait surtout à la langue maternelle et aux structures syntaxiques, mais on peut penser que chez les bilingues, les modes de raisonnement tendent effectivement à changer lorsqu’ils passent d’une langue à l’autre. Diverses expériences vont dans ce sens. Par exemple, Nairán Ramírez-Esparza, psychologue à l’université de Washington à Seattle, a fait passer des questionnaires de personnalité dans les deux langues à des hispano-américains. Au Mexique, la modestie est une qualité très appréciée, tandis qu’aux Etats-Unis,les gens sont plutôt poussés à se mettre en avant. Et effectivement, les sujets étaient plus “modestes” lorsqu’ils remplissaient le questionnaire en espagnol que quand il répondaient en anglais… Selon Evers :

“Il est bien connu que Samuel Beckett a écrit certaines pièces en français, parce qu’il trouvait que cela lui faisait choisir ses mots avec plus de soin et penser plus clairement ; dans la préface d’Autres rivages, Vladimir Nabokov a déclaré que la “re-anglicisation d’une traduction russe de ce qui avait été une version anglaise de ce qui était en premier lieu, des souvenirs russes, s’est avéré une tâche diabolique.” Sachant que le Game of Thrones a été écrit en WordStar ou Waiting for Godot a été initialement intitulé “En Attendent Godot” (sic : la faute d’orthographe figure dans le texte de Chia Evers, ce qui montre à quel point il est difficile de travailler avec différents langages !) peut nuancer notre appréciation des textes, nous pouvons aller encore plus loin dans l’examen de la relation entre le logiciel et les résultats qu’il produit en examinant son code source”.

Malheureusement, un tel examen du code source n’est pas toujours facile, car, comme le note Evers, celui-ci,souvent propriétaire, a disparu lorsque le produit a été abandonné. Evers mentionne aussi le cas de programmes hermétiquement protégés par la National Software Reference Library, qui ne sont accessibles que par les autorités légales. D’où l’importance de l’open source pour la conservation des logiciels.

Au delà du software et du code source, je me demande si on ne devrait pas non plus chercher à archiver les anciens langages de programmation… surtout que certains, peut être pas les plus “classiques”, mais souvent les plus influents, cherchent à incarner une philosophie particulière, comme le Smalltalk (tout est objet), le Lisp (tout est liste) ou le Prolog (tout est logique). Ce serait intéressant de comprendre leur influence sur notre cognition. Peut être Chia Evers n’en parle-t-elle pas, parce que contrairement aux logiciels, les langages de programmation mettent un temps très long à mourir, ce qui rend le travail de préservation moins urgent (le langage le plus utilisé aujourd’hui par les scientifiques reste… le Fortran, et le Lisp, lui aussi inventé dans les années 50, qui connaît des résurrections periodiques, la plus récente sous la forme de Clojure).

En tout cas, cette idée selon laquelle le software pourrait conditionner notre manière de pensée, augmentant, (ou parfois, diminuant !) nos capacités cognitives, n’est pas vraiment nouvelle. Elle a été émise pour la première fois en 1962 par Douglas Engelbart, dans son texte “Augmenting Human Intellect“. Par la suite, Douglas Engelbart allait mettre en pratique sa théorie sur l’usage d’interfaces comme systèmes d’augmentation cognitive en inventant un dispositif fameux : la souris. Les travaux d’Engelbart furent présentés au monde en 1968 lors d’un événement qu’on appela “la mère de toutes les démos“, évènement dont l’un des organisateurs était un certain… Stewart Brand.

Rémi Sussan

Source : InternetActu

Copyright : Creative Commons, licence “Paternité-Pas d’utilisation commerciale” 

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Voir le site The Rosetta Project

Voir le site The Long Now Foundation

Voir l’horloge

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Un “manuel” pour (re)créer une civilisation

Nous avons à plusieurs reprises parlé de la Fondation du long maintenant (@longnow) dans les colonnes dInternetActu.net (par exemple ici) et de l’un de ses projets phare, l’horloge du long maintenant. Rappelons que ce projet de Stewart Brand et Brian Eno consiste essentiellement à construire une horloge susceptible de sonner tous les millénaires, et ce afin de favoriser la réflexion sur le long terme. Le livre de Stewart Brand sur le sujet a été récemment traduit en français.

Mais l’horloge elle même est surtout un dispositif symbolique. Autour de celle-ci doit se construire une bibliothèque regroupant toutes les connaissances humaines. Et au sein de cette bibliothèque, un livre bien particulier, le “manuel de la civilisation”.

L’idée est née en même temps que celle de l’horloge, puisque Stewart Brand en parle déjà dans son livre qui date de 1999. L’impulsion originale a été donnée par James Lovelock, le père de l’hypothèse Gaïa qui essayait d’imaginer un ouvrage contenant tout ce qui est nécessaire pour bâtir une civilisation, partant de la domestication du feu, continuant avec l’agriculture, et se poursuivant jusqu’aux technologies les plus modernes.

L’idée de Lovelock retrouve une autre thèse, celle émise par Kevin Kelly (blog, @kevin2kelly) en 2011 (pardon en 02011) sur la création d’une “bibliothèque de l’utilité”. Ici encore, il est question de créer un ensemble de textes susceptible de “rebooter la civilisation” en cas de catastrophe majeure ou de déclin irréversible. Cette bibliothèque, affirme Kelly, ne contiendrait “ni la grande littérature mondiale, ni des témoignages historiques, ni des connaissance profondes sur des merveilles ethniques, ni des spéculations sur le futur. Elle ne posséderait pas de journaux du passé, pas de livres pour enfants, pas de volumes de philosophie. Elle ne contiendrait que des graines”.

Ces graines consisteraient essentiellement en informations pratiques. On pourrait avec leur aide réapprendre “l’art de l’impression, de la forge, de la fabrication du plastique, du contre-plaqué, ou des disques laser”. De telles informations, note Kelly, se trouvent rarement réunies sous la forme de livres. Même sur le web, il est difficile de les trouver en format texte. La plupart de ces instructions se retrouvent sur YouTube en vidéo, regrette-t-il, mais ce qui est gagné par l’image animée en facilité de compréhension est souvent perdu en richesse et complétude de l’information.

Quels livres pour relancer la civilisation ?

Aujourd’hui, le manuel et la bibliothèque ont fusionné : plus question d’un seul ouvrage, mais plutôt d’une liste de livres indispensables. En revanche, La bibliothèque d’aujourd’hui est plus inclusive que celle envisagée par Kevin Kelly : elle ne contient pas que des spécifications techniques, mais également des considérations historiques et culturelles sur la nature de la civilisation, et donc de la grande littérature, des spéculations futuristes et des témoignages historiques. Les ouvrages se divisent en gros en 4 grandes catégories :

  • Le canon culturel : les grands livres de l’histoire de l’humanité ;
  • Les mécaniques de la civilisation : l’ensemble des connaissance techniques et des méthodes de fabrication ;
  • La science fiction rigoureuse, qui nous informe sur le futur ;
  • La pensée au long terme, le futurisme, et les livres historiques.

De nombreux auteurs connus ont participé à la mise en place du “manuel”, en proposant une série de livres à inclure. Pour l’instant, sont déjà parues les propositions de Brian Eno, Stewart Brand, Kevin Kelly, Violet Blue (dont la liste traite d’un des principaux raffinements de la civilisation : le sexe), Megan et Rick Prelinger, un couple d’”archivistes guerrilleros” de San Francisco (ne me demandez pas ce que cela signifie). D’autres auteurs vont bientôt voir leurs contribution publiées : au premier rang desquels les auteurs de science-fiction Neal Stephenson et Neil Gaiman, ou Daniel Hillis, le concepteur de l’horloge. Les lecteurs du blog peuvent également envoyer leur suggestions, à condition toutefois de devenir donateurs !

C’est Stewart Brand qui conseille le plus de livres historiques et de réflexions sur la civilisation en tant que telle. C’est également celui qui inclut le plus de classiques, notamment gréco-romains, concernant l’histoire et la politique. Figurent dans sa liste, entre autres les oeuvres de Thucydide, d’Hérodote, Le Prince de Machiavel ou les Méditations de Marc Aurèle.

La liste de Kevin Kelly est la plus proche de la “bibliothèque de l’utilité” qu’il avait envisagé. Au sommet de sa liste de 200 ouvrages, il place ainsi Practical bamboos, un traité sur les 50 meilleures variétés de ce bois propice à toutes les constructions ; également au menu Caveman Chemistry : 28 Projects, from the Creation of Fire to the Production of Plastics (la “chimie pour homme des cavernes”) ainsi que Backyard Blacksmith (“forgeron dans son jardin”) et même un manuel nous expliquant comment élever des lapins… Bref, la liste de Kelly est une encyclopédie du DIY, mais pas seulement. On y trouve aussi des ouvrages très futuristes (qui devaient être bannis de la “bibliothèque de l’utilité”), comme l’étrange et fascinant ouvrage de 1994 de Marshall Savage, The Millennial Project: Colonizing the Galaxy in Eight Easy Steps (“Le projet millénium : coloniser la galaxie en 8 étapes faciles”). Rick et Megan Prelinger conseillent aussi beaucoup de livres pratiques, mais aussi des traités concernant des fabrications plus industrielles, comme les transports ferroviaires ou des bulletins de la NASA.

Intéressant de noter aussi les livres “champions”, qui sont appréciés par plusieurs des bibliothécaires. Ainsi, le livre de Christopher Alexander, A pattern language est recommandé tant par Brand que par Kelly. Alexander est un architecte qui s’est rebellé contre les dogmes de l’architecture moderniste et postmoderniste. Il affirme qu’il existe une structure profonde à notre perception de la beauté, liée à la nature même de l’espace, reconnue par la plupart des architectures traditionnelles et oubliée depuis. A noter que ces structures architecturales, ces design patterns ont depuis quitté le domaine de l’architecture pour devenir une méthode de programmation logicielle. En revanche, les oeuvres de Buckminster Fuller brillent par leur absence, ce qui est étonnant vu l’influence que cet architecte a exercé tant sur Kevin Kelly que sur Stewart Brand. Est ce le signe que l’inventeur des “dômes géodésiques” est définitivement passé de mode ? Du moins en architecture, car en nanotechnologie, sa géométrie “synergétique” reste un sujet d’actualité comme le montrent les fullerènes.

Le livre de John Allen, Biosphere II a human experiment, est également mentionné tant par Kelly que le couple Prelinger. Il est vrai que cette expérience qui fut poursuivie de 1993 à 1994, a tout pour séduire l’équipe du Long Now, mélangeant comme elle écologie et haute technologie, voire projet de colonisation spatiale. Intéressant toutefois de noter que le livre d’Allen continue de susciter l’intérêt, malgré l’échec de l’expérience Biosphère 2 et les problèmes apparemment causés par le caractère d’Allen, qui seraient selon certains plutôt dictatorial.

Pour les français, Fernand Braudel est cité par Eno et Brand. Il aurait été très injuste que le père de la “nouvelle histoire” ne figure pas au panthéon d’une bibliothèque consacrée à la pensée à long terme ! En revanche pas trace de Victor Hugo ou d’autres grands écrivains classiques de langue française, à l’exception de La Fontaine, conseillé par les Prelinger… Mais la bibliothèque est loin d’être terminée !

Question “science-fiction rigoureuse”, Brand semble avoir une tendresse particulière pour le cycle de la Culture de Iain M. Banks. Cette série d’ouvrages se singularise par l’originalité de la civilisation future qu’elle décrit ; un monde où coexistent pacifiquement IA superintelligentes, humains et aliens sans que se pose la question tant rebattue du remplacement de l’être humain par une création artificielle. C’est également une société anarchiste et probablement communiste, puisque la propriété semble y être inexistante, la richesse étant telle qu’il n’existe aucune raison de ne pas partager équitablement les ressources. Un “anarchisme technologique” qui ne peut que plaire à celui qui est passé de la contre-culture à la cyberculture ! Et qui laisse à penser qu’il ne s’est peut être pas autant converti qu’on le dit à la pensée libérale-capitaliste…

Brand conseille aussi la série des Fondations d’Asimov, qui est bien en phase avec les réflexions sur le long terme. il recommande également le Créateur d’étoiles d’Olaf Stapledon. Ce texte de science fiction philosophique, qui date de 1937, est l’un des premiers grands livres explorant une forme de spiritualité de l’âge spatial, qui influencera grandement des auteurs comme Arthur C. Clarke.

Les Prelinger, eux, conseillent la Trilogie Martienne de Kim Stanley Robinson, qui raconte avec moult détails la terraformation de la planète Mars. Pas étonnant lorsqu’on apprécie aussi le livre d’Allen sur Biosphere 2 ! La liste des ouvrages de SF s’épaissira certainement bientôt, lorsqu’on connaîtra les suggestions de Neal Stephenson et Neil Gaiman.

Le long terme, entre passé et futur

A la lecture des livres conseillés, on voit se dégager une forme de pensée particulière, qui était d’ailleurs déjà celle de Stewart Brand à l’époque du Whole Earth Catalog : un mélange de néoprimitivisme et de technologie très sophistiquée. Les livres sur la colonisation de l’espace sont voisins des manuels de bricolage aux limites du “survivalisme”. L’intérêt pour Biosphere 2 est d’ailleurs très représentatif de ce courant. Ce mélange de passé et de futur est d’ailleurs au coeur même du projet du Long Maintenant, puisque la fameuse horloge conçue par Daniel Hillis n’est constituée que de pièces mécaniques. En effet, un appareillage électronique ne s! aurait rester intact pendant des millénaires, surtout en cas de disparition de la civilisation… Et il va sans dire que la bibliothèque sera avant tout constituée de livres papier : le seul support à la pérennité garantie. Les concepteurs du Long Now envisagent cependant d’en créer une version digitale sur Archive.org. Ce qui devrait d’ailleurs poser des questions intéressantes au plan du copyright !

On peut bien sûr s’interroger sur le côté “catastrophiste” sous-jacent à un tel projet. Mais cependant, l’intérêt du manuel de la civilisation tient moins à sa valeur en cas de destruction massive qu’à la réflexion demandée par l’exercice. Qu’est-ce qui, dans l’ensemble de la culture mondiale, compte réellement ? Et quel est le poids de toutes nos philosophies face à une encyclopédie… du bricolage ?

Et vous, quelle serait votre liste ?

Rémi Sussan

Source : InternetActu

Copyright : Creative Commons, licence “Paternité-Pas d’utilisation commerciale” 

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Sortir de la tyrannie du présent

La quantité massive de données dont nous disposons sur tous les sujets, des sciences sociales aux systèmes environnementaux, nous laisse espérer la possibilité de mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons.

Mais les arbres ne cachent-ils pas la forêt ? Le mathématicien Samuel Arbesman (@arbesman) affirme dans Wired qu’il nous faut désormais compléter ces big data par les “long data” : des informations sur les phénomènes lents, se développant sur le très long terme. Pour cela, nous devons collecter et surtout interpréter des données s’étendant sur plusieurs siècles, voire des millénaires.

Un exemple de ce genre de travail, cité par Arbesman, est l’oeuvre Jared Diamond, auteur de Guns, Germs and Steel (traduit en français sous le titre De l’inégalité parmi les sociétésWikipédia). Pour Diamond, les seules raisons pour lesquelles certaines civilisations se sont développées pour créer des institutions complexes (ce qui ne signifie pas meilleures) sont à chercher dans les conditions matérielles aux origines de l’Histoire. Ainsi le développement des pays de la zone eurasiatique s’expliquerait, entre autres, par leur situation sur un axe est-ouest (grosso modo l’itinéraire de la “route de la soie”) sur lequel les techniques d’élevage et d’agriculture peuvent aisément transiter. En effet cet axe ne connait pas de différences climatiques majeures (les transferts se déroulent à peu près sous la même latitude), ce qui évite une acclimatation trop difficile des plantes et des bêtes. Au contraire, l’Afrique et l’Amérique du sud sont structurées sur un axe nord-sud, qui rend les communications et le transfert de technologies plus difficile. Pour Diamond, prendre en compte ces aspects matériels est la seule manière d’éviter une vision raciste de l’histoire, comme lorsqu’on imagine que certaines cultures ont bloqué l’innovation. Dans cette vision à très long terme, les différences culturelles se voient gommées et on ne perçoit plus qu’une humanité unique en relation avec son environnement.

Si ces “long data” peuvent présenter un grand intérêt pour les historiens, sont-elles vraiment importantes pour qui cherche à envisager le futur ?

De fait, se concentrer sur le présent est susceptible d’introduire certains biais dans notre analyse, notamment la “déviation du standard”, (shifting baseline). Autrement dit, combattre notre tendance à considérer que notre état présent est le mètre étalon avec lequel nous pouvons juger l’évolution d’un phénomène. Pour exemple, Arbesman cite la baisse constante de la population de cabillauds de Terre-Neuve. Les effets de la surpêche ont été tellement lents qu’il a été impossible pour les pêcheurs d’en réaliser les conséquences. A leurs yeux, la situation qu’ils vivaient était toujours “normale”, même quand elle ne l’était plus…

De plus, précise le mathématicien, les “long data” ne nous servent pas qu’à évaluer les évolutions lentes. Ils servent aussi à contextualiser les transformations rapides. Ils nous permettent de comprendre la mécanique des changements brutaux, d’observer la fréquence de ces derniers au cours de l’histoire, et prédire – peut-être – leur développement.

Mais si les “big data” décollent aujourd’hui, c’est parce que nous disposons des outils nécessaires pour les recueillir, ce qui n’est pas forcément le cas des données historiques. Comment travailler sur les “long data” ? Arbesman cite deux exemples de textes présentant et exploitant ces données, comme l’article de Michael Kremer pour le Quarterly Journal of Economics “La croissance de la population et le changement technologique : d’il y a 1 million d’années à 1990″(.pdf) ou le livre de Tertius Chandler, 4 siècle de croissance urbaine : un recensement historique. En France, on peut bien sûr citer le classique d’Emmanuel Leroy-Ladurie, “L’histoire du climat depuis l’an mil”.

Parmi les outils disponibles, citons par exemple Google Ngrams, qui permet de tracer l’historique de l’usage d’un mot depuis l’an 1500, grâce à une analyse des livres numérisés par Google Books. Évidemment, cela ne commence qu’à l’invention de l’imprimerie, et le fonds n’est pas exhaustif. Mais c’est un début qui a lancé un nouveau champ d’études, la culturomique, reposant sur une analyse quantitative des termes étudiés. Le premier article du domaine a été publié en 2011 (.pdf) (voir “Quand Google Books permet de comprendre notre génome culturel“).

Vers la psychohistoire – et au-delà !

Finalement tout cela est-il bien neuf ? Les historiens ont déjà remarqué, notamment avec Fernand Braudel, le rôle du temps long, et de la différence entre la temporalité du politique et celle des mentalités.

Mais la manipulation des “long data” vise autre chose qu’une simple compréhension des phénomènes historiques. Il s’agit de découvrir dans les évènements des constantes mathématiques qui nous permettent de repérer des patterns, des modèles, des structures indépendantes de ces évènements.

Ce qui, après la culturomique, nous amène à un autre néologisme, la cliodynamique. Voici ce qu’en dit son fondateur, l’écologiste et historien Peter Turchin :

“Qu’est-ce qui a causé la chute de l’Empire romain ? Plus de 200 explications ont été proposées, mais il n’existe pas de consensus sur celles qui sont plausibles et celles qui doivent être rejetées. La situation est aussi risible que si, en physique, la théorie du phlogistique et la thermodynamique existaient simultanément. Cet état de choses nous empêche d’avancer… Nous avons besoin d’une science sociale historique, car les processus qui agissent sur de longues durées peuvent affecter la santé des sociétés. Il faut que l’histoire devienne une science analytique, et même prédictive”

On retrouve dans ce discours le fantasme de la psychohistoire, imaginée par l’auteur de Science Fiction Isaac Asimov dans sa série Fondation consistant à étudier les motivations psychologiques des évènements historiques pour les prédire, et qui hante depuis quelque temps les sciences de la complexité (voir par exemple les travaux de Dirk Helbing et Bar-Yam que nous avions évoqué) et dont la cliodynamique n’est qu’un nouvel avatar.

Le premier essai d’Arbesman consacré explicitement à l’histoire (.pdf) porte sur la naissance et la disparition des empires. Son texte est assez mathématique et difficile à suivre, mais heureusement pour nous, il en a donné un résumé dans un article paru originellement dans le Boston Globe (mais accessible ici). Le titre pose une question tout à fait d’actualité : “Combien de temps l’Amérique va-t-elle durer ?”

Arbesman a analysé les durées de vies de 41 empires qui se sont succédés au cours de l’histoire et a projeté les résultats sur une courbe. Il constate que leur longévité moyenne est de 215 ans. Rappelons que l’actuel empire américain en compte quelque 225 depuis l’adoption de sa constitution en 1787. Doit-on le considérer en fin de vie ? Non, car cette “moyenne” ne permet en aucun cas d’effectuer la moindre déduction. En effet, la courbe dessinée par Arbesman correspond à ce qu’on appelle une “distribution exponentielle” en statistique. La caractéristique de cette distribution est qu’elle est “sans mémoire”. Autrement dit, les chances qu’a un empire de s’effondrer dans un avenir proche sont les mêmes, qu’ils aient persisté 80 ans, comme celui d’Attila, ou 1000, comme celui d’Elam. “C’est assez différent de la durée de vie humaine, pour laquelle plus on est vieux, plus on a de chances de mourir. La possibilité pour un empire de disparaître est la même chaque année.” Imaginez une population d’individus immortels, mais dont la majorité décèderait à 80 ans des suites d’accidents divers…

“Cela perturbe notre manière de concevoir les choses – comment la force des institutions crée une puissante fondation susceptible de garantir la stabilité ; ou comment, dans le passé, la longue histoire d’une dynastie pouvait lui conférer une légitimité qui la mettait au rang des dieux”.

Et ce n’est pas tout. Les empires ne sont pas les seuls à connaître cette distribution. C’est également le cas pour les espèces animales et pour les entreprises.

Quelle est la cause de cette disparition brutale ? Elle semble liée pour Arbesman au phénomène darwinien dit de la “Reine Rouge”, en hommage au personnage qui, dans Alice de l’autre côté du miroir, court pour pouvoir rester à la même place. Autrement dit, ces structures s’effondrent, car elles ne savent pas s’adapter assez rapidement aux changements du milieu.

“Peu importe à quel point un empire est adapté à un environnement et aux civilisations voisines, celles-ci essaient aussi de faire plus ou moins la même chose. Au final, la probabilité de survie ne change pas. Pour citer les brochures des fonds de pension, la performance passée n’indique rien des résultats futurs”.

Il est évident que de tels travaux ne sauraient être déduits des “big data” centrées sur le présent. Seul un travail comparatif portant sur plusieurs millénaires peut permettre d’arriver à ce genre de conclusions.

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Un changement de perception du temps

Au-delà des possibilités prédictives de ces long data, leur usage nous permet de nous débarrasser de la maladie court-termiste propre à nos civilisations. On est tenté de mettre en rapport la thèse d’Arbesman avec l’école contemporaine de la big history, menée notamment par l’Australien David Christian, qui veut synchroniser l’ensemble de l’histoire humaine avec celle de notre planète et de l’univers. Ainsi, dans son livre Maps of Time, Christian raconte notre histoire depuis le big bang. Un autre exemple – fameux – de big history est la chronologie cosmique de Carl Sagan, qui compresse sur une seule année l’histoire de l’univers. Si le big bang s’est produit le premier janvier à minuit, alors les dinosaures ont disparu le 29 décembre l’être humain moderne apparaît à 23 h 58. Quant à Christophe Colomb, il n’a atteint les Amériques qu’une seconde avant le début de l’année suivante…

Paradoxalement le goût pour la big history n’est pas forcément incompatible avec une certaine concision, puisque David Christian a entrepris à Ted de raconter l’histoire du monde en… 18 minutes. Cela n’est finalement pas étonnant : lorsque nous envisageons d’aussi grandes périodes, les détails perdent de leur importance tandis que les patterns importants apparaissent, ce qui permet en fait au final une description “accélérée”…

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Arbesman conclut son article par une référence à la Long Now Foundation (@longnow) créée par Stewart Brand, l’un des personnages les plus influents de la deuxième moitié du XXe siècle, dont la biographie a été récemment traduite en français par C&F éditions sous le titre Aux sources de l’utopie numérique.

L’expression “long maintenant” (Long now) a été forgée le musicien Brian Eno, qui avait remarqué – notamment chez les New-Yorkais – la tendance à réduire leur “ici” à l’environnement immédiat (voire les quatre murs de leur appartement) et leur “maintenant” aux dernières excitations secouant l’actualité. “Je veux vivre dans un grand ici et un long maintenant” avait alors pensé Eno. Une idée reprise par Brand, qui projette de nous rendre conscients du lent passage du temps en faisant construire une horloge qui tinterait tous les 10 000 ans. Le choix d’une telle perspective temporelle permet de relativiser notre recours à la technologie. L’horloge, conçue par Danny Hillis (inventeur multi-casquettes, et notamment pionnier du web sémantique avec Freebase), sera ainsi uniquement composée de pièces mécaniques. Pourquoi ? Parce que l’équipement électronique s’use plus vite et, à terme, s’avère plus vulnérable aux avaries. Bref, les bons vieux mécanismes d’horlogerie sont plus efficaces.

Certaines habitudes se sont développées chez les adeptes du “long maintenant”, comme précéder les dates d’un chiffre. Ainsi, nous serions en 02013, et la Révolution française aurait eu lieu en 01789. Cette simple astuce sémantique permet de s’apercevoir que des dates qui semblent éloignées sont en réalité assez voisines (01789 paraît plus proche de 02013 que 1789 de 2013). Pour Brand, la vision du “long maintenant” nous libère de l’idéologie du court terme, et de croyances comme la Singularité, concept que Brand n’apprécie guère…

La Fondation Long Now propose différents séminaires et articles nous proposant une remise en question de nos habitudes mentales, comme cette intervention de Steven Pinker sur la violence, qui explique que nos sociétés n’ont jamais été aussi peu violentes qu’aujourd’hui, alors même que notre peur de la violence n’a jamais été aussi forte. Sur le blog de la fondation, on découvre de multiples recherches sur le temps long, comme par exemple (en réaction d’ailleurs à l’article de Samuel Arbesman), une analyse sur plusieurs siècles des cycles d’activité solaire, ou une histoire de la déforestation. On y apprend que cette habitude de détruire l’environnement forestier, loin d’être une nouveauté due à l’industrialisation, est présente depuis les débuts de l’histoire et pour cause. L’homme des anciennes civilisations détestait les forêts, endroits dangereux et mystérieux par excellence. Certes, notre capacité à la destruction s’est considérablement accrue aujourd’hui, mais il est intéressant de comprendre que les racines de nos comportements remontent aux origines de l’humanité…

Autre projet intéressant mentionné sur le blog de la fondation, l’expérience du journaliste Paul Salopek qui a décidé de refaire à pied et en sac à dos les 60 000 km parcourus jadis par nos ancêtres, séparant l’Éthiopie de la Patagonie, et qui se fait l’apôtre d’un “journalisme lent”.

“L’énorme volume d’informations générées par les journalistes professionnels ou citoyens, des tweets aux blogs ou que sais-je encore, ne peut qu’entraîner un échec. C’est un tsunami d’informations, qu’on ne peut quasiment pas traiter. Nous n’avons pas besoin de plus d’informations, nous avons besoin de plus de sens… Il faut beaucoup ralentir pour comprendre comment les grandes histoires globales contemporaines, comme le changement climatique, les conflits, la pauvreté, ou les migrations de masse se retrouvent interconnectées”, explique-t-il.

Comment entrer soi-même de plein pied dans la perception de ce temps long, ce “vaste ici et ce long maintenant” ? Le blog de la Long Now nous présente pour cela le travail d’un artiste allemand, Lorenz Potthast, qui a mis au point un système de “réalité ralentie”. Il s’agit d’un simple casque en aluminium contenant des lunettes 3D reliées à une caméra qui enregistre l’environnement qui n’arrive à l’oeil du spectateur qu’une fois considérablement ralenti…

Rémi Sussan

Source : InternetActu

Copyright : Creative Commons, licence “Paternité-Pas d’utilisation commerciale” 

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MERCI À REMI SUSSAN et à InternetActu

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Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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