«Ce n’est pas à toi que je parle mais à ton cerveau car il me semble plus intelligent que toi»

Les consultations avec les auteurs peuvent conduire à toutes sortes de conversations et de confidences. Un auteur, grand-père, me confiait récemment sa frustration face à sa petite-fille qui se lance dans la même profession que lui mais qui ne veut pas écouter ses conseils. Il avait tort avant même d’ouvrir la bouche face à sa petite-fille qui a toujours raison et réponse à tout.

«Avoir raison», voilà souvent le modèle enseigné aux enfants par leurs parents qui s’étonnent par la suite que leurs jeunes leur tiennent tête en se donnant raison.

J’ai témoigné à ce grand-père découragé par sa petite-fille l’une mes expériences.

Un jour, l’une de mes filles est arrivée à la maison après l’école en me disant : «Je suis malheureuse quand je n’ai pas raison». L’affirmation d’une candeur et d’une honnêteté déconcertantes m’a jeté en bas de ma chaise. D’emblée, je me suis demandé si j’avais donné à ce point le mauvais exemple pour voir ma fille lier son bonheur au fait d’avoir raison. La discussion avec ma fille à la table de la cuisine a durée plusieurs heures et je m’en souviens comme si c’était hier.

On ne peut pas expliquer dans les moindres détails tous les tenants et les aboutissants de la raison à jeune fille de 13 ans mais je comptais davantage sur son cerveau que sur elle. Il me fallait créer une brèche dans son état d’esprit et en profiter rapidement pour réduire en poussière la valeur qu’elle accordait au fait d’avoir raison et en briser à tout jamais le lien avec son bonheur. J’y suis parvenu avec de nombreux exemples, dont le plus célèbre demeure sans conteste cette phrase entendue à la radio alors que j’avais 15 ans :

«La lumière entre par les failles.»
Jacques Languirand, Par quatre chemins, Radio-Canada

Avoir raison, c’est vivre dans un système de pensée sans faille ou qui ne laisse aucune chance à la lumière d’entrer. Par conséquent, si une meilleure idée que la nôtre se présente, elle sera rejetée et nous perdrons un temps fou à nous améliorer. L’idée que seuls le temps et notre propre expérience de la vie pourra combler cette lacune est une excuse déplorable. Autrement, on vit comme si on était le premier humain sur terre en niant l’expérience de l’Homme accumulée au fil des siècles.

C’est pour cette raison que je ne tiens pas mordicus à mes idées depuis mon adolescence. Et si j’ai souvent donner l’impression d’être fortement convaincu de mes idées, ce n’était que pour aviser toute nouvelle idée proposée de l’extérieur de se tenir prête à me convaincre qu’elle était plus solide et meilleure que ma propre idée. Tenir une brèche ouverte dans son système de pensée ne vise pas à devenir un vire-vent, «à changer d’idée comme on change de chemise».

Le problème avec la lumière pénétrant par cette brèche lorsqu’on vit dans un système de pensée sans faille, c’est l’aveuglement. Plus on vit dans le noir, plus la moindre lumière nous aveugle, d’où le réflexe de boucher toute faille au fur et à mesure que l’on est contredit de l’extérieur. Pour plusieurs, ne pas avoir raison, c’est «perdre la raison».

Je réfléchis très souvent à la question. Il faut dire que les occasions ne manquent pas puisque les gens qui se donnent raison sont légions.

D’où peut bien venir l’idée d’avoir raison chez les jeunes? Des adultes (parents, des enseignants et autres). La réponse est évidente pour quiconque connaît un tant soit peu l’étude des comportements. L’idée ne tombe pas du ciel; les enfants imitent leurs parents. Chez moi, ma sœur cadette et moi, nous avions tort avant d’ouvrir la bouche devant notre père et notre sœur ainée. Il valait mieux nous taire.

Pour d’autres, voir ainsi leurs parents se donner raison influence leur perception de ce qu’est un adulte : une personne qui a raison. Du même coup, ils croient devenir adultes en se donnant raison.

La situation québécoise revêt quelque chose de particulier. Jusqu’à la fin des années 50, ce sont les curés qui avaient raison en tout et partout. Puis, au début des années 60, avec la Révolution tranquille, les jeunes se sont émancipés des curés. Curieusement, ils ont adopté le même comportement qu’ils reprochaient aux curés : c’était à leur tour d’avoir raison, en tout et partout. Puis, les enfants de ces jeunes mamans et papas se sont eux aussi donné raison mais cette fois, non pas devant les curés, mais devant leurs propres parents. La crise d’adolescence était née.

Autrefois au Québec, du temps de la domination religieuse, les enfants écoutaient leurs parents, présentés comme des figures d’autorité par les curés eux-mêmes. L’idée de contredire ses parents ne venait que rarement à l’esprit des enfants. «Tu honorera ton père et ta mère». Le passage à l’âge adulte n’était pas connu sous le nom d’adolescence. Il y avait de jeunes rebelles et non pas des jeunes en crise d’adolescence.

C’est avec la fameuse et très célèbre Révolution tranquille qu’apparaît la crise d’adolescence au Québec (il en fut de même ailleurs dans le monde mais en raison d’autres causes). Les jeunes parents, désormais affranchis des curés, se donnent raison et paraissent alors très heureux aux yeux de leurs enfants. Ces derniers briseront eux-aussi avec la tradition de soumission en se donnant raison face à leurs parents.

La confiance en soi affichée par les parents lorsqu’ils se donnent raison est impressionnante pour les jeunes esprits. Il y aura méprise : avoir confiance en soi ce sera avoir raison et l’exprimer haut et fort avec force de convictions. Les tentatives des enfants de faire changer d’idée leurs parents les en convaincront : il faut tenir son bout pour être un adulte ou, pis encore, être adulte, c’est le pouvoir de tenir son bout. «J’ai hâte d’être grands (pour penser et faire ce que je veux)», diront les enfants.

Aujourd’hui, cinquante ans et quelques générations plus tard, rares sont les gens qui parviennent honnêtement à faire la différence entre «Il est vrai que je pense» et «Ce que je pense est vrai». Une majorité de personnes prennent pour vrai ce qu’elles pensent dès qu’elles le pensent. Mais elles ne l’admettent pas et préfèrent à tout doute (toute faille dans leur système de pensée) des affirmations aussi aberrantes que confuses pour les philosophes observateurs de notre temps. Les expressions «À chacun son opinion» et «À chacun sa vérité» sont devenues les excuses les plus courantes au sein de la population, parents et enfants, pour boucher toute faille malencontreuse dans leur système pensées et rejeter l’autre.

Et gare à celui qui change d’idée ! Il sera enfermé dans ce qu’il a dit. On lui remettra sur les nez ses opinions et «ses vérités».

Le doute est une maladie mortelle que l’on ne doit pas attraper pour préserver sa raison, sa confiance et son estime de soi. Le doute est pourtant la seule faille intelligente qui permet à la lumière d’entrer et d’éclairer nos pensées, de prendre du recul, de réfléchir ses pensées.

Or, «le bénéfice du doute» ne fait plus partie du décor. D’ailleurs, on ne sait plus comment douter et encore moins comment en tirer un quelconque bénéfice.

Un jour, je discutais avec la jeune fille de mon voisin alors aux études universitaires, et elle m’a lancé : «J’arrive d’une fin de semaine de retraite. Je me suis assez remise en question. Je n’ai plus envie de douter». Que réponse sinon : «Bonne journée». On pas toujours le goût de forcer la porte.

Pendant ce temps, dans une autre galaxie, des femmes et des hommes doutent dans le parfait bonheur. Ils mènent une lutte sans merci à l’opinion, à leurs opinions et à celles des autres, ils suspectent tout ce qu’ils pensent et se remettent en cause constamment. Ils ne bouchent pas les failles; ils les provoquent. La lumière ne les aveugle plus depuis longtemps car ils vivent en pleine lumière.

En vérité, ils ces gens ne vivent pas dans une autre galaxie. Ils sont sur cette Terre, avec nous. On les croisent régulièrement parce qu’ils sont de plus en plus nombreux. Ce sont les gens qui jouissent d’un esprit scientifique à force de catharsis intellectuelle. Ici, nous revenons à Gaston Bachelard et son ouvrage La formation de l’esprit scientifique.

Bachelard et l’obstacle épistémologique

L’obstacle épistémologique est une expression du philosophe Gaston Bachelard exposée dans La formation de l’esprit scientifique en 1938. Dans ce livre, l’ambition de Bachelard est de réaliser une psychanalyse de la connaissance, c’est-à-dire de montrer quels soubassements inconscients conduisent l’esprit du chercheur à mal interpréter des faits et à commettre des erreurs dans le domaine des sciences. Des obstacles, étymologiquement : ce qui est posé devant, viennent se placer entre le désir de connaître du scientifique et l’objet étudié. Durant sa formation, l’esprit scientifique a dû lutter contre lui-même pour s’arracher à ses illusions et parvenir ainsi à la connaissance. Le qualificatif « épistémologique » signifie que l’obstacle est lié à l’esprit scientifique lui-même, il est interne à l’acte de connaître (episteme vient du grec et signifie la connaissance).

Pour tout esprit scientifique en formation souhaitant éviter les obstacles épistémologiques, Bachelard préconise quatre impératifs :

– réaliser une catharsis intellectuelle et affective,
– réformer son esprit,
– refuser tout argument d’autorité et
– laisser sa raison inquiète.

La catharsis intellectuelle et affective consiste à se déprendre de ses préjugés et de ses opinions (l’opinion ne pense pas pour Bachelard).

La réforme de l’esprit ensuite, consiste à éduquer l’esprit non pas en le saturant de connaissances, mais en lui apprenant à se réformer sans cesse et à éviter de s’enliser dans des habitudes intellectuelles.

Le refus de l’argument d’autorité consiste à rejeter tout argument qui ne tient qu’au respect dû aux autorités intellectuelles, et non à une démonstration logique ou empirique.

Enfin, l’inquiétude de la raison consiste à ne pas trop laisser sa raison en repos, à exercer son esprit critique et sa liberté de jugement.

Source : Philocité, Nicolas Rouillot

Eh! Oui, le doute est le fondement de la science (les vraies sciences car il y aussi de fausses sciences ou, si vous préférez, les sciences exactes et les sciences inexactes).

En Science, la connaissance se bâtie sur la destruction du déjà su. Il faut donc douter de ce que l’on sait, de tout ce que l’on sait, pour laisser la porte ouverte à toute nouvelle connaissance, meilleure que celle déjà sue. En Science, on ne prend rien par acquis définitivement. Autrement, on cesserait le travail. Tout serait déjà su.

«TOUT SERAIT DÉJÀ SU». Cela ne vous rappelle-t-il pas quelque chose? N’avons-nous pas tous rencontré quelqu’un qui savait tout, qui avait une opinion sur tout, qui prenait pour vrai tout ce qu’il pensait?

Bien sur, nous nous en défendons tous d’être ainsi en soutenant que nous apprenons tout au long de notre vie, preuves à l’appui. Malheureusement, nous sommes une fois de plus en train de nous donner raison pour échapper à tout doute possible, cette fois, sur la connaissance de soi. «Je me connais mieux que quiconque.»

Mais en fait on ne saurait pas expliquer son système de pensée aux autres. On ne sait pas comment on pense. On s’exprime, ça c’est certain. Mais sait-on que l’on exprime : une information, une vérité de fait, une conviction, une réflexion, une opinion, jugement de valeur,… ? Non et cela nous importe peu. On soutient avoir appris «différentes choses» tout au long de sa vie mais sans pouvoir les définir. On a une opinion de ce que l’on a appris. On tourne en rond d’une opinion à l’autre. On confond «opinion» et «connaissance».

Par exemple, comment pouvons soutenir que nous sommes logiques si personne ne nous a enseigné les rudiments de base de la logique? «On ne donne pas ce que l’on pas pas.» L’enseignement de la logique fut retiré des écoles québécoises lors de la Révolution tranquille.

Un doute ? Bravo ! C’est le début d’une nouvelle vie, pour vous et… pour vos personnages !

Serge-André Guay, président éditeur
Fondation littéraire Fleur de Lys

Courriel : serge-andre-guay@manuscritdepot.com

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Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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Publié dans Dossier - Conseils aux auteurs

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