Quand la France se penche sur le manuel scolaire et le numérique

Les manuels scolaires : situation et perspectives (France)

«Lié à l’histoire de l’école républicaine, le manuel scolaire est un objet familier de nos classes. Il reste un outil indispensable de la mise en œuvre des programmes. Toutefois, à l’heure de la révolution numérique, au moment où l’école cherche les voies d’un enseignement plus personnalisé, la question du manuel, de sa forme, de son utilité et de son utilisation, se pose dans des conditions nouvelles. A quoi sert-il ? Sert-il effectivement ? Dans quelle mesure et pour quoi les élèves et les enseignants en ont-ils besoin et l’utilisent-ils ? Qu’en attend l’institution ? Qui doit payer ? Que signifie au siècle d’internet le manuel pensé du temps de Jules Ferry ? Les expérimentations de manuels numériques sont à cet égard riches d’enseignement. Le rapport fait le point sur les transformations du manuel scolaire et trace des perspectives d’évolution.»

5. 3. Le manuel face au numérique

Le manuel est de plus en plus questionné au regard de l’évolution des NTICE, devenus les TICE, puis de l’émergence de la culture numérique qui, avec le développement de l’internet, dépasse le seul enjeu des outils en facilitant la production et la diffusion de ressources dématérialisées.

Assurant un suivi régulier de la mise en place des TICE, puis des réseaux numériques, de l’utilisation de ces outils et de leurs effets pédagogiques, l’inspection générale a remis en 2002 un rapport sur les réseaux numériques63. Celui-ci décrit le développement des ressources en ligne, peu connues et peu utilisées à cette date, et analyse la valeur ajoutée pédagogique de l’usage des réseaux par les élèves, encore peu perceptible. Il évoque les transformations induites sur le manuel et ses usages, esquissant un premier bilan du livre numérique. Notant de nouveau l’hypertrophie du manuel traditionnel, la complexité voire la rareté de son utilisation, et observant l’intérêt limité de la version numérisée du manuel papier, les rapporteurs envisagent la possibilité de mettre à disposition des enseignants toute une gamme de ressources, de leur fournir des outils de conception et d’édition pour l’élaboration de leurs cours et l’environnement de travail de leurs élèves, en laissant au manuel imprimé la fonction de recueil des savoirs essentiels. Dans cette phase cruciale de développement, il est demandé au ministère d’aider les éditeurs à dépasser leurs rivalités et de définir des spécifications fonctionnelles permettant d’orienter la production de ressources dans le sens des évolutions pédagogiques attendues.

En 2010, le rapport intitulé Le manuel scolaire à l’heure du numérique. Une « nouvelle donne » de la politique des ressources pour l’enseignement64 s’inscrivait dans un nouveau contexte technologique et pédagogique, même si nombre de constats des précédents rapports restaient d’actualité. Par rapport aux observations effectuées en 1998, les rapporteurs notent les évolutions qui ont touché les manuels, résultant de la rénovation des programmes, de la mise en œuvre du socle commun de connaissances et de compétences, et de la volonté des éditeurs. Mais ils soulignent encore la rareté des pratiques individualisées en classe, la faible utilisation supplétive à la maison, l’absence d’éducation au manuel, le caractère aléatoire du choix du manuel par les enseignants, l’insatisfaction qu’il nourrit chez eux et l’extension incontrôlée de la photocopie. En même temps, le manuel apparaît toujours, dans sa fonction normative et rassurante, comme une référence pour les familles qui peuvent être ainsi informées des démarches d’apprentissage, des savoirs et compétences à acquérir et maîtriser. Il conserve un fort impact, direct ou indirect, sur les pratiques d’enseignement.

Au moment où se met en place le socle commun, les manuels n’entrent encore que de manière ténue dans cette logique ; il est vrai que les programmes eux-mêmes y entrent inégalement et que le lien éventuel entre manuels et socle nécessite une réflexion évitant une articulation mécanique et artificielle65. L’essor du numérique, en multipliant les ressources et les outils qui en facilitent l’accès et la diffusion (en particulier à travers les ENT), a fortement ébranlé les dimensions du manuel traditionnel. Celui-ci se présente de plus en plus systématiquement sous une forme bi-média. S’il est très sérieusement concurrencé par des ressources abondantes, mais qui ne sont pas toujours clairement indexées ni hiérarchisées, le manuel ne semble pas près d’être remplacé par les réseaux numériques. Ceux-ci paraissent difficilement pouvoir se substituer aux manuels dans leur fonction d’exposé de leçons. Il n’en va pas de même pour leur fonction documentaire, qui peut être puissamment enrichie par des ressources en ligne, ni du domaine des exercices scolaires, qui peuvent être adaptés et personnalisés par les outils en ligne.

La mission distingue, parmi les manuels en usage, notamment dans les expérimentations lancées en 2009, manuels numérisés, manuels enrichis, et manuels numériques, encore embryonnaires :

  • numérisés, c’est-à-dire livrés sous une forme numérique simple, souvent sous format PDF : le manuel est alors le décalque dématérialisé du livre imprimé ;
  • enrichis par des liens ou des ressources associés, sons, images, vidéos, par des outils complémentaires (zoom, surlignage…), et renvoyant à des sites compagnons ;
  • numériques, c’est-à-dire conçus comme des dispositifs complexes, ouverts, interactifs, enrichissant les contenus par des services, déterminant des usages plus que des savoirs.

Si le support est dématérialisé, les contenus et les démarches évoluent peu. On observe seulement les prémices d’un manuel qui serait un système informationnel ouvert, évolutif, modulable et « granularisé ». De plus, les difficultés de mise en œuvre pratique liées aux équipements dans une phase initiale, le manque de formation technique et pédagogique des enseignants, constituaient, à la date de la mission, un frein au développement des usages. Le maintien d’un taux de TVA élevé et le coût de l’édition numérique fragilisent le modèle économique du livre numérique. Les auteurs du rapport, plus que d’une « crise du manuel », préfèrent parler de mutation de l’outillage pédagogique. Mais, quelles que soient les attentes fortes qui subsistent envers le manuel, « les modèles économique, social et pédagogique auquel il est associé sont ébranlés ».

Les recommandations du rapport s’inscrivent dans plusieurs axes stratégiques. Elles visent à :

  • former et accompagner les élèves dans la maîtrise des environnements pédagogiques, manuels, réseaux, supports numériques : il est ainsi suggéré de créer une base nationale de repères et de pratiques d’utilisation du manuel dans le cadre de l’aide individualisée à l’école primaire ; d’utiliser l’accompagnement personnalisé au lycée pour promouvoir des activités méthodologiques concernant l’utilisation des manuels et des ressources pour l’enseignement ;
  • maîtriser la chaîne des prescriptions en matière de manuels, de ressources et d’outils pour l’enseignement : est ainsi réitérée la proposition d’un cahier des charges à l’intention des éditeurs ; il est préconisé de créer, comme cela existe dans d’autres pays, des instances de pilotage académique, départemental et de circonscription permettant de définir une politique de ressources pour les enseignants, et de les constituer en réseau, associant les acteurs et partenaires de l’école au sein d’un conseil national, ce qui contribuerait à mettre en place une offre de services d’infomédiation sur le champ des manuels ; il est proposé de renforcer le rôle du conseil pédagogique pour définir une politique d’établissement en matière de ressources et d’équipement ;
  • veiller à faire correspondre les manuels scolaires aux exigences de conformité des cahiers des charges, mais aussi de plasticité aux besoins des différents utilisateurs : le rapport entend réaffirmer la nécessité d’une offre éditoriale qui puisse déboucher sur une qualification « manuel scolaire », remplaçant le label RIP (reconnu d’intérêt pédagogique), qui porte aujourd’hui exclusivement sur les produits multimédia ; il propose d’encourager la mise sur le marché d’une offre de manuels et de ressources bâtie sur une composition modulaire, diffusable sur différents supports, garantissant l’intégrité des métadonnées ainsi que l’interopérabilité des applications et des équipements ; il recommande le prototypage de ce type de ressources dans le cadre d’un partenariat public-privé ;
  • clarifier les responsabilités entre l’État et les collectivités territoriales en matière de ressources pour l’enseignement, de manière à permettre un renouvellement des manuels dans le délai maximum d’un an après un changement substantiel de programme ;
  • inclure dans la formation initiale et continue des enseignants, mais aussi des corps d’inspection, l’acquisition de compétences en matière de choix, de qualification et d’utilisation de manuels, proposition qui se situe dans le prolongement du rapport de 1998, et prévoir à cet effet la mise à disposition d’une FOAD (formation à distance) par le lancement d’un appel d’offres.

Enfin, en raison de l’importance des enjeux et de la rapidité des évolutions, les rapporteurs soulignent « l’obligation de prolonger ce travail et de le considérer désormais comme un sujet permanent pour notre système éducatif ».

Le rapport de juin 2011 sur Le plan École numérique rurale conforte ces observations et valide les recommandations antérieures, concernant le premier degré. Si le plan, mobilisant 67 millions d’euros, a été bien accueilli par les enseignants et par les élus, s’il a permis d’enclencher une dynamique pédagogique, il a de nouveau posé la question des ressources. Pour accompagner l’équipement en TNI et en ordinateurs, qui ont fait l’objet d’une dotation maximale de 9000 € par école, les enseignants ont eu beaucoup de mal à opérer un choix dans le catalogue des ressources, très ouvert et jugé mal conçu, ce qui les a souvent conduits à regretter les choix initiaux dans l’emploi des 1000 € attribués à ce titre.

Les manuels numériques représentent moins de 10 % des ressources sélectionnées et concernent pour les trois quarts le français et les mathématiques. Cette faible proportion s’explique en partie par une offre encore modeste, et très marquée par le modèle imprimé. Elle s’explique aussi par la demande des enseignants, qui usent beaucoup de l’internet pour préparer leurs cours dans les domaines de l’histoire, de la géographie, des sciences et plus généralement de la documentation : « La création personnelle, l’échange de pratiques et les ressources libres de droit sont considérés par les enseignants comme des éléments forts de l’exercice professionnel. Nombre de maîtres attendent des ressources gratuites, organisées, structurées, en fonction des disciplines et des niveaux66 ».

En matière de ressources, le rapport contient les recommandations suivantes :

  • encourager la production d’une offre structurée de ressources par l’édition publique ou privée ;
  • créer un catalogue restreint de ressources par niveau conformes aux programmes en vigueur et présentant des qualités d’interactivité et de portabilité sur tous les environnements actuels ;
  • aider les équipes enseignantes dans les choix de ressources et les inspecteurs dans le conseil, par des sessions de formation au PNF, et la création d’outils.

À travers ces rapports, la question du manuel est désormais posée dans le cadre plus général des ressources numériques, de leur production, de leur indexation, de leur financement et de leur exploitation. Cela peut être interprété soit comme une nouvelle étape pour le manuel, qui emprunterait des formes nouvelles, soit comme l’indice d’une prochaine intégration, voire d’une dilution dans le plus vaste ensemble de ressources pédagogiques numérisées. Il est vrai que l’avènement du numérique amène à repenser l’école elle-même, et non seulement le manuel. Plus qu’un changement technologique, qui toucherait les outils de formation, c’est une nouvelle culture qui conduit à redéfinir le fonctionnement voire les objectifs de l’école.

__________________________

63 L’école et les réseaux numériques, rapport n° 2002-035, juillet 2002.

64 Le manuel scolaire à l’heure du numérique. Une « nouvelle donne » de la politique des ressources pour l’enseignement, rapport n°2010-087, juillet 2010.

65 Ainsi certains manuels de collège mentionnent-ils des exercices « de type PISA ».

66 Le plan Ecole numérique rurale, rapport n° 2011-073, juin 2011, p.34-35.

 

Cliquez ici pour télécharger l’intégral de ce rapport

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