Livre et culture numérique au Québec : un rapport révélateur de la SODEC

SEMAINE THÉMATIQUE

La situation politique du peuple québécois en écriture

ARTICLE # 3

En 2011, la Société de Développement des Entreprises Culturelles (SODEC), une entité du gouvernement du Québec, a publié un Rapport de consultation intitulé Porte grande ouverte sur le numérique – Option culture, virage numérique :

«La ministre de la Culture, des Communications et de la Condition féminine a mandaté la SODEC pour mener des consultations auprès des acteurs de la culture et des nouvelles technologies, afin d’établir les cibles d’interventions et les moyens à privilégier pour que les industries culturelles québécoises participent activement au virage numérique.»

«L’urgence d’agir»

L’idée d’une telle consultation n’est pas mauvaise mais elle vient sur le tard comparativement à celles menées en permanence par de nombreux pays. La France a tenu sa Commission sur le livre numérique en 1999. Il n’est donc pas étonnant que le titre de l’introduction de ce rapport de la société d’état québécoise soit «L’urgence d’agir». Les auteurs du rapport ont le mérite de reconnaître le retard du Québec et l’importance de le combler, ce que je souligne depuis plus d’une dizaine d’années. Mieux vaut tard que jamais.

«Chantier 1 – Combler le retard – Il vise à combler, dans un délai raisonnable, le retard que le Québec a pris dans l’offre de contenus et dans l’exploitation d’outils de promotion et de diffusion. Le chantier doit également servir à modifier les outils d’intervention politiques et industriels (lois, règlements, programmes et infrastructures) qui assurent le fonctionnement et la dynamique de l’ensemble des domaines culturels.»

Une offre trop modeste

Il ne faut donc pas s’étonner de la demande de moyens financiers additionnels adressée par la SODEC au gouvernement du Québec devant le constat d’une offre trop modeste dans le domaine du livre.

«Les programmes relatifs à la numérisation de contenus, offerts actuellement par la SODEC aux entreprises — notamment dans les domaines du livre et de la musique —, sont trop modestes pour générer une offre numérique de grande envergure. Un appui adéquat aux entreprises permettrait de rendre disponible une masse critique de contenus culturels québécois et de joindre une multitude de niches de consommateurs.»

Mais ne vous illusionnez pas, la société d’état et le gouvernement ne pensent pas à vous et à moi, à l’autoédition, à l’édition à compte d’auteur, à l’édition en ligne ou à l’impression à la demande, mais uniquement à l’industrie du livre, c’est-à-dire aux livres des éditeurs agréés.

Malheureusement, la SODEC ne rend pas encore à l’évidence que l’industrie québécoise du livre ne pourra jamais assurer à elle-seule une offre numérique de grande envergure pour générer une masse critique de contenus concurrentielle sans l’apport de tous les auteurs québécois, amateurs et professionnels, et non pas seulement des écrivains publiés par les éditeurs agréés.

Augmenter l’offre

Quand on constate une offre anémique, on recommande d’augmenter l’offre. Donc, rien de plus normal que le rapport de la Sodec aille dans ce sens pour en faire sa première priorité d’action.

«Priorité d’actions 1 A

Rendre disponible en numérique l’offre existante

Il faut contrer l’offre par l’offre » : ce commentaire, souvent entendu lors des consultations, il-lustre clairement l’état d’esprit des acteurs des domaines culturels. La présence sur les réseaux d’une offre étrangère, abondante et souvent gratuite, marginalise la présence québécoise. Pour concurrencer cette offre, on ne peut qu’accroître l’offre de contenu local en ligne pour que les Québécois puissent accéder à une masse critique de créations propres à leur culture.»

L’offre étrangère

On retiendra de ce passage que «la présence sur les réseaux d’une offre étrangère, abondante et souvent gratuite, marginalise la présence québécoise». Cette affirmation suppose que l’on a bien cernée cette offre étrangère. J’en doute. Je crois que la SODEC considère «l’offre étrangère» dans sa globalité plutôt que dans ses différentes composantes et dans chacun des éléments simples de chacune des composantes. Par exemple, on peut lire dans le rapport :

«Au cours des dernières années, plusieurs services culturels en ligne ont été développés pour répondre aux besoins des consommateurs qui veulent accéder aux contenus culturels, comme iTunes, Amazon et Netflix. Ces sites conviviaux de diffusion accaparent la majorité des transactions en ligne. Leurs forces : ils proposent une nouvelle expérience qui permet aux publics de consommer au moment où ils l’entendent, à l’endroit qu’ils préfèrent et sur la plateforme de leur choix.»

Prenons le cas de la librairie en ligne américaine Amazon. Est-ce que notre société d’état a analysé les chiffres de ventes des livres sur Amazon? Je ne crois pas. Une part substantielle des livres vendus par Amazon provient des auteurs autoédités et édités à compte d’auteur. Or, la SODEC se penche uniquement sur l’offre de l’industrie culturelle officielle.

Il est possible de combler cette ouverture à la prolifération des contenus en numérisant la production existante des entreprises culturelles. Présentement, une grande partie de la production reste confinée dans les catalogues des entreprises et ne peut joindre les citoyens qui désirent y avoir accès. C’est une question de démocratisation de l’accès à la culture québécoise sur l’ensemble du territoire.

Il faut lire avec attention : «Il est possible de combler cette ouverture à la prolifération des contenus en numérisant la production existante des entreprises culturelles», c’est-à-dire en numérisant les livres publiés par les éditeurs agréés. Est-ce en numérisant la production existante de ses entreprises culturelles que les pays étrangers ont assuré une offre abondante? En partie et uniquement en partie. On n’a qu’à penser à l’autoédition aux États-Unis.

Bowker, l’organisme qui attribue les ISBN aux USA, chiffre la généralisation de la pratique à une hausse de 287 % depuis 2006 (source). Le nombre de titre produit en marge de l’édition traditionnelle aux États-Unis s’élevait à 235,000 titres en 2011 (source). Et «le papier compte toujours pour 63 % des livres autoédités : une tendance qui s’inversera inévitablement, puisque le taux de croissance du support ebook s’établit à 129 %, contre 33 % pour le livre imprimé. Au total, 87.201 livres numériques (la précision devient pratiquement du vice…) ont profité de l’autoédition en 2011.» (source)

Dans ce contexte, personne ne peut limiter son analyse de l’offre étrangère qui pénètre au Québec par Internet à la seule production des éditeurs agréés.

Démocratisation de l’accès à culture (industrielle)

Relisons notre dernière citation du rapport de la SODEC. La société d’état soulève la question «de démocratisation de l’accès à la culture québécoise sur l’ensemble du territoire» (l’italique est de nous):

«Il est possible de combler cette ouverture à la prolifération des contenus en numérisant la production existante des entreprises culturelles. Présentement, une grande partie de la production reste confinée dans les catalogues des entreprises et ne peut joindre les citoyens qui désirent y avoir accès. C’est une question de démocratisation de l’accès à la culture québécoise sur l’ensemble du territoire

Pour la SODEC, la démocratisation de l’accès à la culture québécoise, appliquée au domaine du livre, se limite à la numérisation des titres confinés dans les catalogues des entreprises (lire «éditeurs agréés»), ce qui inclut uniquement les titres épuisés et les titres en format papier que l’on ne doublent pas encore systématiquement d’une version en format numérique.

Il y a ici quelque chose de difficile à expliquer au sujet de la démocratisation à l’accès à la culture québécoise et de la culture québécoise. Dans le contexte de la SODEC et de l’ensemble du gouvernement du Québec, il s’avère que la culture québécoise soit d’abord et avant tout industrielle, et ce, même si les politiciens contesteront en plaidant pour une définition (sans mot) beaucoup plus large de la culture québécoise.

Dans cette approche plus large de la culture québécoise, il faut noter toutes les contributions effectuées grâce à la démocratisation de l’accès à l’ÉDITION. Pour parler de démocratisation de l’accès à la culture québécoise, il faut donc inclure tous livres produits par la démocratisation de l’accès à l’édition, ce que la SODEC et notre gouvernement se refusent de faire.

La promotion de la promotion

À l’instar de tous les rapports de ce type, celui de la SODEC n’omet pas la promotion.

Priorité d’actions 1B

Intégrer les nouveaux outils de promotion numériques dans les pratiques de mise en marché de l’industrie

Il ne suffit pas de numériser une masse critique de contenus pour attirer l’attention des utilisateurs, qui sont sollicités par une multitude de produits culturels et de divertissement. Une fois numérisés et libérés de leur support traditionnel, tous ces contenus subissent une concurrence féroce pour susciter l’intérêt des consommateurs. Les entreprises culturelles doivent consentir des efforts accrus de promotion pour que leur offre se distingue, dans cette surabondance, et atteigne son auditoire.

Comme plusieurs intervenants l’ont affirmé lors des consultations, « nous sommes passés d’une logique de l’offre à une logique de demande ».

Attirer l’attention des utilisateurs, consentir des efforts accrus de promotion, se distinguer dans cette surabondance, voilà des objectifs nobles. Le rapport de la SODEC soutient qu’il revient aux entreprises culturelles de poursuivre ces objectifs. Oui, nos entreprises culturelles ont un rôle important à jouer dans la promotion de l’offre québécoise. Par définition, une entreprise, peu importe son domaine d’activités, fait la promotion des ses produits, les livres dans le cas qui nous préoccupe. Or, peu importe l’augmentation de l’offre québécoise en une masse critique, les entreprises culturelles ne pourront jamais livrer une compétition suffisante face à la surabondance disponible sur Internet, cette dernière réunissant les offres de plusieurs pays nettement en avance sur le Québec dans le domaine du livre. Dans le contexte québécois, les entreprises culturelles, par habitude, vont demander au gouvernement plus d’aide financière pour la promotion de leurs produits. Bref, ce rapport prépare le gouvernement à de nouvelles demandes d’aide financière.

L’implication du gouvernement auprès de la population

Or, la force de frappe de l’offre dite surabondante réunissant tous les pays étrangers profite non seulement des efforts des entreprises elles-mêmes mais aussi et surtout de l’implication des gouvernements dans la promotion du nouveau monde du livre, comme nous l’avons vu dans l’article Le Centre d’analyse stratégique du Premier ministre français se penche sur le nouveau monde du livre publié lundi dans ce magazine en ligne.

Le gouvernement doit d’abord mobiliser ses propres ressources de promotion pour attirer l’attention de la population au sujet du nouveau monde du livre. Ceci fait, les entreprises culturelles peuvent alors promouvoir leurs offres auprès de cette population. Le gouvernement de France et le Conseil de l’Europe informent régulièrement la population au sujet du nouveau monde du livre depuis la fin des années 90.

L’information diffusée auprès de la population européenne par ces organisations gouvernementales est générique, c’est-à-dire «qui appartient au genre, à tout un genre, qui résume tout un genre», ou, si vous préférez «Se dit d’un mot de sens suffisamment général pour englober une classe naturelle d’objets dont chacun, pris séparément, reçoit une dénomination spécifique» (source). Le gouvernement s’occupe de faire connaître le nouveau monde du livre dans tous ses aspects tandis que les entreprises culturelles s’affairent à la promotion de ses produits.

Prenons l’exemple de ce rapport de la Sodec, de quel promotion a-t-il été l’objet au sien de la population? Aucune. Et quelle promotion la SODEC fait-elle auprès de la population au sujet des résultats de l’aide financière versée aux éditeurs pour la numérisation de leurs livres? Exemple : «Cette année, il y a plus de x livres québécois disponibles en format numérique». Aucune. Et quelle promotion la ministère de la culture et des communications du Québec fait-il du nouveau monde du livre auprès de la population? Aucune.

Je parle ici de promotion sur la place publique pour rejoindre l’ensemble de la population et non pas de promotion ciblée auprès d’une clientèle donnée déjà sensibilisée parce que déjà impliquée à titre d’acteurs dans le domaine. L’implication gouvernementale ne doit surtout pas se limiter à une stratégie de communication de ses propres actions auprès des acteurs impliqués (entreprises culturelles et associations spécialisées) pour démontrer qu’il fait sa part, qu’il s’occupe de leur secteur. Une telle promotion ne rejoint pas la population.

Je pense plutôt à la mobilisation des médias d’ici par le gouvernement afin que le sujet devienne et demeure un sujet d’actualité l’année durant au sein de la population, comme c’est cas en d’autres pays. Au Québec, dans l’actualité, le «numérique» demeure d’abord et avant tout une question «d’avantage numérique» au hockey, comme je l’expliquais dans notre article «Québec numérique» le 30 janvier dernier. Actuellement, la population ne peut pas suivre la révolution numérique dans nos médias parce que le sujet ne revient que sporadiquement dans leurs pages (souvent pour des nouvelles venues de l’international) ou parce qu’il se trouve confiné dans des chroniques spécialisées. Le gouvernement du Québec dispose déjà de tous les moyens pour tenir une campagne de relation publique à l’année longue auprès de la population en mobilisant nos médias.

Un gouvernement enchaîné à sa Loi du livre

Cependant, nous ne pouvons pas oublier que le gouvernement du Québec est limité dans son action par sa Loi du livre. Il peut pas parler de tous les aspects du nouveau monde du livre (autoédition, édition à compte d’auteur, édition en ligne, impression à la demande,…) sous crainte de représailles de l’industrie du livre qu’il a agréée, de son industrie du livre. Toutes informations génériques au sujet de l’ensemble des aspects du nouveau monde du livres ne seraient pas perçues d’un bon œil par l’industrie traditionnelle du livre parce que cette dernière voit dans les autres aspects du nouveau monde du livre une compétition à ne pas encourager.

Ce n’est le pas le cas des autres pays pour qui toute masse critique réunit l’ensemble des secteurs du nouveau monde du livre (l’autoédition, de l’édition à compte d’auteur, de l’édition en ligne, de l’impression à la demande,…) et implique un segment beaucoup plus large de la population au lieu de se limiter au seul passage de l’industrie traditionnelle du livre au numérique.

De l’offre à la demande

Revenons au dernier paragraphe de notre dernière citation du rapport de la SODEC :

«Comme plusieurs intervenants l’ont affirmé lors des consultations, « nous sommes passés d’une logique de l’offre à une logique de demande ».

Dans le domaine de la culture, y compris du livre, on soutenait que les artistes étaient le seul et unique maître de l’offre et qu’il ne restait plus à l’industrie qu’à la mettre en marché auprès des consommateurs. Les artistes, plaidait-on, n’avaient à produire une offre basée sur la demande des consommateurs parce que ces derniers n’avaient pas nécessairement les connaissances et la formation requises pour apprécier les arts et les lettres dans toutes leurs diversités. La gestion de la culture par la logique de l’offre assurait donc une place à tous les genres et à tous les styles même si le nombres de consommateurs n’était pas suffisamment élevé pour rentabiliser tous les genres et tous les styles. 

Dans ce passage du rapport de la SODEC, on souligne que «nous sommes passés d’une logique de l’offre à une logique de demande». Désormais, on offre uniquement ce que les consommateurs demandent. Mais cela ne se fait pas sans soulever un débat au sujet de la diversité culturelle et éditoriale, notamment parmi les bibliothécaires :

La collection entre offre et demande ?

« On ne parvient pas (…) à comprendre une mélodie si l’on considère au départ chacune de ses notes en soi telle qu’elle existe indépendamment de ses rapports avec les autres. (…) Il faut fonder sa réflexion sur la structure de l’ensemble pour comprendre la forme de ses différentes parties. » Norbert Elias, La société des individus, Fayard, 1991.

Un débat passionné agite régulièrement les bibliothécaires, notamment ceux qui exercent en bibliothèque publique, autour des principes qui motivent les acquisitions : faut-il suivre les demandes exprimées par les usagers, ou au contraire affirmer avec force des choix culturels et éducatifs ?

Que le dilemme soit posé en termes théoriques – comme le fit Anne-Marie Bertrand aux journées d’étude de l’ADBDP à Nîmes 1 –, ou qu’il apparaisse à l’occasion d’interrogations sur les best-sellers – comme la liste de diffusion biblio-fr en fut le théâtre en juin 2000 2 –, nul n’est indifférent face à cette tension entre la pression consumériste de certains publics et la tradition prescriptrice de la bibliothèque.

Il est intéressant de remarquer que cette question est particulièrement brûlante dans les pays qui, comme la France, ont d’abord conçu leurs bibliothèques comme des lieux de dépôts accumulés, sources d’une offre fondée sur le stock, et où l’abondance d’acquisitions onéreuses reste un phénomène récent. En revanche, la démarche nord-américaine, dépourvue de cette histoire particulière, a toujours fondé les acquisitions sur leur adéquation à des publics réels ou potentiels. On retrouve ici en filigrane la césure bien connue entre les activités orientées produit et celles orientées usager. Mais cette lecture simple est-elle adaptée à la question des acquisitions ?

Calenge, Bertrand, « La collection entre offre et demande ? », BBF, 2001, n° 2, p. 40-48

Source

Notez que la référence ci-dessus date de 2001 et le débat n’est pas clos. Plusieurs personnes se questionnent encore au sujet de la gestion de l’offre et de la demande dans le domaine de culture :

Culture: l’offre et la demande VS la diversité culturelle

La notion d’offre et de demande en matière de culture, un danger pour la diversité culturelle ?

Comment aborder la question des politiques culturelles sans se questionner sur les liens entre les œuvres et les publics, entre les salles de spectacle et les populations de leurs territoires, entre une offre et une demande ?

Nous sommes aussitôt convaincus que nous ne pouvons pas réduire cette vaste question aux simples notions mercantiles de l’offre et de la demande. Nous savons bien que la corrélation de ces concepts est inadaptée au secteur culturel car il est difficile de considérer ses productions comme de simples marchandises répondant à un besoin.

Comme André Malraux mais aussi Catherine Trautmann ou Catherine Tasca nous l’ont expliqué au fil des années, les biens culturels ont une spécificité liée à leur capacité de préserver les identités culturelles et le lien social, à transmettre des idées, du sens et des valeurs.

Source : Mais où va la culture !? – Réinventons la politique culturelle

L’année dernière, se tenait la Table ronde de Montréal sous le thème Conservation du patrimoine en 2020 : recul et prévoyance, organisée par la Chaire de recherche du Canada en patrimoine bâti de l’École d’architecture de l’Université de Montréal (14 au 16 mars 2012). David A. Walden, secrétaire général de la Commission canadienne pour l’UNESCO a présenté une communication intitulée «Changement de paradigme dans le domaine des arts et du patrimoine culturel : de l’offre à la demande et de la demande à l’offre» que l’on retrouve sur le site Internet du Conseil des arts du Canada dont voici la conclusion :

CONCLUSION

Alors que l’offre représentait le paradigme dominant dans les arts, la culture et le patrimoine au cours du 20e siècle, il est évident que l’on assiste actuellement à un déplacement de ce paradigme vers un accent croissant sur la demande. Si l’on accepte la théorie économique classique qui s’applique aux biens et commodités, la relation entre l’offre et la demande devrait constamment évoluer selon les forces du marché. Cependant, le patrimoine culturel est hérité du passé. Si l’on peut en changer l’interprétation, il est difficile d’en accroître l’offre.

L’offre en arts, d’autre part, n’est limitée que par l’imagination humaine et comporte un élément qualitatif qui dément la formule classique. La possibilité de créer une offre infinie et diversifiée ne garantit toutefois pas une demande équivalente. Il faut constamment travailler à développer les publics et à encourager la participation de nouveaux publics. Tout comme l’offre a besoin d’un environnement favorable pour croître et prospérer, la demande doit également être stimulée et nourrie. Le changement de paradigme de l’offre à la demande ne peut dès lors ignorer l’actuelle demande d’offre.

David A. Walden, secrétaire général, Commission canadienne pour l’UNESCO

Source

D’où vient l’augmentation de la demande ?

Acceptons le principe que la demande prime sur l’offre, qu’il faut désormais répondre à la demande des consommateurs. Et posons-nous une question simple relative à la demande dans domaine du livre : dans quels secteurs particuliers la demande des lecteurs-consommateurs de livres a-t-elle augmentée considérablement au cours des dernières années ? Est-ce que c’est la demande pour les livres des éditeurs traditionnels ? L’Observatoire de la culture et des communications (Institut de la statistique du Québec) répond à cette question  dans son rapport Dix ans de vente de livres :

Les ventes de livres neufs ont atteint 791 M$ en 2010. Il s’agit d’une diminution de 2,6 % par rapport à 2009, quand on avait enregistré une hausse de 2,8 % par rapport à l’année précédente.

Après avoir connu une forte croissance de 2004 à 2007, soit 7,7 % annuellement en moyenne, les ventes de livres neufs plafonnent avec un taux de croissance annuel de – 0,9 % entre 2007 et 2010.

Rappelons-nous que lorsqu’une institution gouvernementale québécoise parle du livre, elle se limite exclusivement aux livres de l’industrie traditionnelle du livre. Le rapport de l’Observatoire nous indique très clairement que l’augmentation substantielle de la demande dans le secteur du livre au Québec ne correspond pas à une augmentation de la consommation de l’offre de l’industrie traditionnelle du livre.

Gardons en mémoire que nous sommes à la recherche de la source de l’augmentation de la demande de livres et de l’offre dite surabondante en compétition avec notre industrie officielle du livre mentionnée dans le rapport de la SODEC.

La SODEC associe cette offre surabondante à une offre étrangère qui pénètre notre marché par Internet (qui, comme on le sait, n’a pas de frontière). La SODEC constate que l’offre québécoise ne fait pas le poids face à cette offre étrangère. La demande accrue qui échappe à notre industrie du livre provient donc de l’offre étrangère.

Quand l’offre marginale se multiplie

Les marchés traditionnels du livre à l’étranger se questionnent aussi au sujet de la demande car ils ne récupèrent pas nécessairement toute l’accroissement demande. Une part importante de la nouvelle demande de livres leur échappent.

Et réponse fut trouvée dans l’explication même du modèle économique de l’internet par le rédacteur en chef du magazine américain Wired, Chris Anderson, d’abord, dans un article puis dans son livre The Long Tail : Why the Future of Business Is Selling Less of More, devenu l’un des ouvrages d’affaires les plus vendus de l’histoire selon le quotidien New York Times.

L’augmentation de la demande, y compris dans le domaine du livre, provient non plus de quelques meilleurs vendeurs (hits) mais de plusieurs petits vendeurs (niches). Avant la révolution numérique, le marché comptait essentiellement sur des hits, moins nombreux mais suscitant beaucoup de ventes. Depuis l’arrivée de la révolution numérique, les hits plafonnent au profit d’une multitude de produits qui se vendent en peu d’exemplaires mais dont le nombre élevé fond le poids face à l’offre de l’économie traditionnelle.

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La Longue Traîne, 2e édition 2009 , Chris Anderson

«En réduisant les coûts fixes liés au stockage et à la distribution, voire à la production, Internet fait naître une économie d’abondance : tous les films, tous les CD, tous les livres sont disponibles en permanence. A l’augmentation de l’offre correspond une augmentation de la demande quasi infinie. Dès lors, la réussite n’est plus l’apanage d’un petit nombre d’œuvres ou top-sellers, concentrant l’essentiel des efforts de promotion et de marketing. Les autres produits, qui constituent les « longues traînes », rapportent parfois jusqu’à 90 % du chiffre d’affaires ! Ainsi, les nouvelles technologies transforment les marchés de masse en une masse de niches.»

Source

Qualifiées hier de «marginales», les niches de l’autoédition, de l’édition à compte d’auteur, de l’édition en ligne et de l’impression à la demande sont à l’origine de l’augmentation fulgurante de la demande, de la surabondance. Curieusement, la SODEC traite de cette surabondance sans jamais faire allusion à ces niches nées de la révolution numérique dans le domaine du livre.

Les niches

La SODEC reconnaît tout de même cette nouvelle économie de la longue traîne puisqu’elle affirme dans son rapport :

«Le potentiel d’Internet et des services mobiles offre la possibilité à une multitude de productions culturelles d’atteindre leurs publics. Ces productions, autrefois dans l’ombre des contenus culturels de grande popularité, peuvent maintenant se développer et exploiter de nouveaux marchés de niche.»

Et c’est à la suite de ce constat qu’elle ajoute (l’italique est de nous):

«Une disponibilité accrue du contenu québécois existant sera l’occasion de développer des communautés d’intérêts autour des contenus québécois et d’occuper des niches sous-exploitées dans la chaîne de valeur traditionnelle

Or, la SODEC se limite encore et toujours à la chaîne de valeur traditionnelle, à l’industrie traditionnelle du livre. Mais les niches inexploitées par l’industrie traditionnelle du livre n’offrent pas le potentiel de production de la fameuse masse critique recherchée par la SODEC.  L’augmentation de la demande se situe dans des niches hors de portée de l’industrie traditionnelle du livre. On ne peut pas imaginer l’industrie traditionnelle du livre québécois se lancer, par exemple, dans l’édition en ligne et l’impression à la demande parce qu’elle craindra de cannibaliser son marché traditionnel, de se livrer une concurrence à elle-même.

Le danger de ne pas agir… et le danger de mal agir !

Dans la conclusion de son rapport la SODEC consacre un sous-titre au danger de ne pas agir :

Le danger de ne pas agir

Actuellement, l’empreinte québécoise dans l’univers numérique est plus ou moins marginale, selon les domaines. Le public québécois lorgne donc vers des produits étrangers qui lui font vivre des expériences enrichissantes et cela, au profit des grands acteurs internationaux qui ne réinvestissent pas dans la création d’ici. À ce jeu, le Québec risque de voir son industrie culturelle s’affaiblir et ses artistes s’appauvrir. Les acquis des 50 dernières années pourraient même s’effriter. Il y a urgence d’agir !

Le Québec a un rôle central et stratégique à jouer pour accroître l’empreinte francophone sur Internet. Les créations d’ici peuvent rivaliser avec les productions culturelles mondiales et se rentabiliser sur de plus vastes marchés. Le Québec a les moyens d’utiliser de façon novatrice les technologies numériques et de faire surgir les futurs fleurons dans ce domaine.

La culture québécoise pourra s’affirmer dans l’espace numérique si tous les acteurs acceptent de déployer les efforts et d’investir les ressources nécessaires pour construire un environnement bien adapté à l’écosystème du numérique. Tous les intervenants rencontrés dans le cadre de la consultation le reconnaissent.

Tout au long de la consultation de la SODEC, le milieu culturel a rappelé que des investissements timides risquent de rendre insurmontable le retard à combler. Le milieu culturel est prêt à mettre la main à la pâte et souhaite passer rapidement à l’action.

Et voilà une autre consultation du milieu culturel québécois se concluant par une demande d’aide financière accrue au gouvernement au «risque de voir son industrie culturelle s’affaiblir et ses artistes s’appauvrir». Notez bien la référence au milieu culturel et à l’industrie culturelle, comme s’il n’y avait de différence entre l’un et l’autre. Pourtant, l’autoédition, l’édition en ligne,… font partie intégrante du milieu culturel mais pour le gouvernement du Québec, le milieu culturel réunit uniquement les acteurs de l’industrie culturelle.

Cette politique d’exclusion du gouvernement explique pourquoi les marchés du nouveau monde du livre sans cesse énumérés dans ce texte (autoédition, édition à compte d’auteur, édition en ligne, impression à la demande,…) nous échappent aux mains d’entreprises étrangères. Le rapport de la SODEC, rappelons-le, s’intitule «Porte grande ouverte sur le numérique – Option culture, virage numérique». Or, la porte n’est pas grande ouverte à tous mais uniquement à l’industrie culturelle déjà subventionnée, accréditée et agréée. La la SODEC témoigne une fois de plus de cette approche méprisante de notre gouvernement envers le peuple en écriture.

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SEMAINE THÉMATIQUE

La situation politique du peuple québécois en écriture

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Serge-André Guay, président éditeur
Fondation littéraire Fleur de Lys

Courriel : serge-andre-guay@manuscritdepot.com

Téléphone : 418-903-1911

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9 comments on “Livre et culture numérique au Québec : un rapport révélateur de la SODEC
  1. [...] Livre et culture numérique au Québec : un rapport révélateur de la SODEC [...]

  2. [...] En 2011, la Société de Développement des Entreprises Culturelles (SODEC), une entité du gouvernement du Québec, a publié un Rapport de consultation intitulé Porte grande ouverte sur le numérique – Option culture, …  [...]

  3. [...] Mais cette rationalisation s’inscrit en porte-à-faux de l’ensemble des recommandations récentes de la Société de développement des entreprises culturelles, du Conseils des arts du Québec et du comité consultatif ministériel Livre et Lecture du Ministre de la Culture et des Communication du Québec. J’ai abordé ce contexte dans mon article Livre et culture numérique au Québec : un rapport révélateur de la SODEC. [...]

  4. […] l’ai étonné en lui parlant du rapport Livre et culture numérique au Québec de la Société de développement des entreprises cul… (SODEC) qui fait état de la situation. Le rapport souligne que l’offre du Québec ne fait pas le […]

  5. […] Fondation littéraire Fleur de Lys analysé les récents rapports de la Société de développement des entreprises culturelles, le Conseil des arts et des lettres du Québec et le Conseil consultatif de la lecture et du livre […]

  6. […] aussi notre analyse du Rapport de consultation Porte grande ouverte sur le numérique – Option culture, virage numérique – de la Société de Développement des Entreprises Culturelles (SODEC), une entité du […]

  7. […] ANALYSE du Rapport de consultation intitulé Porte grande ouverte sur le numérique – Option cultu… […]

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Les mystères de Clara-Maud CÉLINE MAGNAN ROMAN Collection Le peuple en écriture Fondation littéraire Fleur de Lys, Lévis, Québec, 2014, 184 pages. ISBN 978-2-89612-458-9 - - Couverture souple couleur Format 6 X 9 pouces Reliure allemande Exemplaire papier : 24.95$ (Canada) Exemplaire numérique : 7.00$ (Partout)

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DÉBARDEUR DE VIES… RENÉ A. GAGNON ROMAN Collection Le peuple en écriture Fondation littéraire Fleur de Lys, Lévis, Québec, 2014, 468 pages. ISBN 978-2-89612-456-5 Couverture souple couleur Format 6 X 9 pouces Reliure allemande Exemplaire papier : 29.95$ (Canada) Exemplaire numérique : 7.00$ (Partout)

Nouveauté

Nouveauté 2014 - Cliquez sur la couverture - AU BORD DU GOUFFRE - Les hauts et les bas d’un cancer et d’une chimiothérapie, RENÉ ROCHON, TÉMOIGNAGE – JOURNAL, Collection Le peuple en écriture, Fondation littéraire Fleur de Lys, Lévis, Québec, 2014, 112 pages. Exemplaire papier : 24.95$ (Canada) Exemplaire numérique : 7.00$ (Partout)

Nouveauté

Caroline Plouffe nous offre son premier roman, une œuvre de science-fiction sous le titre Causalité paradoxale - Cliquez sur la couverture pour en savoir plus

Nouveauté

Nouveauté 2013 - Cliquez sur la couverture - La guerre du sucre, conte, Mélanie Nkema, Fondation littéraire Fleur de Lys, Lévis, Québec, 2013, 76 pages.

Nouveauté

Nouveauté 2013 - Cliquez sur la couverture - Leçons de mathématiques, roman, Philippe F. Riel, Fondation littéraire Fleur de Lys, Lévis, Québec, 2013, 270 pages.

Nouveauté

Nouveauté 2013 - Cliquez sur la couverture - Tu seras mes yeux, roman, Yolande Vinnac, Fondation littéraire Fleur de Lys, 2013, 180 pages. Disponible en version papier et numérique.

Nouveauté

Nouveauté 2013 - Cliquez sur la couverture - Lucie, l'enfant étrange, roman, Jeanne Jutras, Fondation littéraire Fleur de Lys, 3013, 216 pages. Disponible en version papier et numérique

Imprimé au Québec !

La Fondation littéraire Fleur de Lys propose la création d'un label québécois pour le livre. Nous demandons au gouvernement d'exiger des éditeurs qu'ils subventionnent l'impression de leurs livres au Québec. Accédez à notre dossier en cliant sur l'image ci-dessus.

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